L'Ange Heurtebise

Véronique Doduik - 13 novembre 2022

« Dans mon œuvre, le poème L’Ange Heurtebise a l’importance des Demoiselles d’Avignon dans l’œuvre de Picasso » déclare Jean Cocteau dans Le Passé défini en 1953.

L’Ange Heurtebise est le titre d’un poème signé Jean Cocteau, publié chez Stock en 1925. Cocteau s’inspire d’une scène, réelle ou fantasmée, qu’il raconte en ces termes : « Un jour que j’allais voir Picasso, rue La Boétie, je crus, dans l’ascenseur, que je grandissais côte à côte avec je ne sais quoi de terrible et qui serait éternel. Une voix me criait : « mon nom se trouve sur la plaque ! » Une secousse me réveilla et je lus sur la plaque de cuivre : ASCENSEURS HEURTEBISE.

À la suite de cette aventure, Cocteau imagine qu’un ange lui a parlé et révélé son nom. Bien que l’ange soit censé être inconnaissable et invisible, l’édition originale du poème comporte en frontispice une photographie de l’ange par Man Ray, réalisée par le procédé du « rayogramme », une photographie obtenue par simple interposition de l’objet entre le papier sensible et la source lumineuse, équivalent photo de l’écriture automatique chère aux surréalistes. L’ange Heurtebise, à la fois ange gardien et messager de la mort, est la réincarnation de l’amant de Cocteau, l’écrivain et poète Raymond Radiguet, auteur du Diable au corps et du Bal du comte d’Orgel, écrivain talentueux et prometteur disparu prématurément à l’âge de 20 ans.

Dans ce poème, Jean Cocteau puise dans l’imaginaire chrétien pour créer ce personnage de l’Ange Heurtebise, en le débarrassant de toute connotation religieuse. L’ange devient le guide vers l’autre monde, vers l’Invisible et l’Intemporel. Cette figure de l’ange, très éloignée de l’imagerie traditionnelle, est incarnée dans Orphée par l’acteur François Périer dans le rôle du chauffeur de la Princesse. Elle est au centre de la façon dont Cocteau conçoit le mythe orphique. Le voyage vers les Enfers nécessite un initiateur pour franchir les frontières entre l’ici-bas et l’au-delà. C’est l’ange Heurtebise qui encourage Orphée à tenter la traversée du miroir et qui lui sert de guide et d’ami dans l’autre monde.

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Orphée (1949) : Orphée (Jean Marais) s’apprête à franchir le miroir vers l’au-delà guidé par Heurtebise (François Périer). Photographie de Roger Corbeau. Collection Cinémathèque française

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Orphée (1949) : Heurtebise (François Périer) devant le tribunal des Enfers. Photographie de Roger Corbeau Collection Cinémathèque française

Dans Le Testament d’Orphée (1959), ce sera Cégeste, le jeune poète passé du côté des morts, qui s’acquittera de cette fonction en guidant le poète Jean Cocteau à travers le labyrinthe de l’espace-temps.

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Le Testament d’Orphée (1959) : Jean Cocteau (le poète) guidé par Cégeste (Edouard Dermit) Photographie Yves Mirkine. Collection Cinémathèque française


Véronique Doduik est chargée de production documentaire à la Cinémathèque française.