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Interview de Jacques Fonteray, créateur de costumes

9 novembre 2021

Propos recueillis par Bertrand Keraël et Jacques Ayroles en janvier 2008


Barbarella, La Folie des grandeurs, Moonraker, La Boum et tant d’autres : la Cinémathèque conserve 224 dessins de costumes et de décors de Jacques Fonteray, disparu en 2013. Nous l’avions rencontré pour l’écouter parler de son métier de créateur de costumes, et de ses outils indispensables : papier, gouache et pastels.

Dans l'atelier de Jacques Fonteray (Photo Bertrand Keraël)

Dans l'atelier de Jacques Fonteray (Photo Bertrand Keraël)

Quelle formation avez-vous suivie ?
Après deux années à l’École des beaux-arts de Lille, j’ai continué ma formation à l’École supérieure des arts décoratifs de Paris. Mobilisé en août 1939, je suis rentré à Paris après cinq ans de captivité.

Aviez-vous une spécialité aux Arts Déco ?
Non. Je faisais de la peinture, du dessin et un peu d’arts décoratifs. J’ai aussi suivi l’atelier de Jean Carlu, un des grands affichistes de l’époque.

Avez-vous travaillé sur des projets d’affiches ?
En 1958, un ami qui devait créer l’affiche du référendum m’a proposé de la faire à sa place. L’affiche a été acceptée et publiée. J’aimerais bien la revoir, je n’en ai qu’une photo. À cette époque je ne pensais pas du tout aux costumes. C’est un ami, Jean André, qui était aux Arts Déco avec moi, qui m’a introduit dans le milieu. Il m’a fait rencontrer Marcel Carné. L’opportunité s’est présentée de créer des costumes. Pour Les Tricheurs, j’ai donc esquissé de petits croquis. Ils plaisaient beaucoup à Carné, mais je ne connaissais rien à la couture… C’était quelqu’un de très difficile et les choses ne se sont pas vraiment bien passées avec lui, mais cette première expérience m’a beaucoup appris. Ce qui est amusant, c’est que j’ai commencé avec Carné et que j’ai fini avec lui, puisque j’ai fait les dessins des costumes du film Mouche, qui n’a pas pu être réalisé. J’ai ensuite participé à L’Enfer, de Clouzot, qui a été stoppé après une semaine de tournage. Clouzot était tout le temps au studio. Il y dormait presque ! Un jour, il m’a dit qu’il avait essayé de me joindre. Lorsque je lui ai répondu que je n’avais pas le téléphone, il m’a rétorqué : « Quand on n’a pas de téléphone, on ne fait pas de cinéma ! »
Ma carrière a vraiment débuté avec Denys de La Patellière pour La Fabuleuse Aventure de Marco Polo : un film important avec une grosse équipe de tournage et de grands acteurs d’Hollywood. Ce fut une grande aventure. C’est là que j’ai réellement appris le métier.

Costume pour La Fabuleuse aventures de Marco Polo

Costume pour « La Fabuleuse Aventure de Marco Polo » (Denys de la Patellière, Noël Howard, 1963)
Gouache, mine de graphite, fusain © Jacques Fonteray

En fait, vous avez appris sur le tas…
Si on veut, mais c’est grâce au dessin car il m’est plus facile de m’exprimer avec crayons et couleurs. Quant à la fabrication des costumes, j’ai toujours travaillé en étroite collaboration avec le personnel qualifié de chaque atelier spécialisé dans tel ou tel style.

Comment êtes-vous choisi pour faire partie d’un projet de film ?
C’est souvent un producteur ou un directeur de production qui vous appelle, mais ça peut être la volonté d’un réalisateur, d’un acteur. Je rencontre ensuite le réalisateur, qui explique comment il voit le film, le ton qu’il veut lui donner, les caractères des personnages… Puis je réalise des croquis, que je lui soumets.

Avant de réaliser ces dessins, faites-vous des recherches ?
Oui, je lis d’abord le scénario, bien entendu. Ensuite je fais des recherches en accumulant tous les documents que je peux trouver sur l’époque du film. « Posséder » l’époque en question et son style est pour moi indispensable. Il faut que je me sente imprégné, imbibé par elle. À partir de là, je peux commencer à travailler.
Pour Borsalino de Jacques Deray, par exemple, je m’étais beaucoup documenté sur les vêtements portés par la pègre marseillaise dans les années 1930, aussi bien dans des journaux comme Détective que dans les revues américaines. Par ailleurs, il fallait trouver un style qui corresponde aux caractères des deux personnages : Delon était plus sobre, Belmondo plus sportif.

Costume Pour Alain Delon Dans Borsalino Jacques Deray 1969

Costume pour Alain Delon dans « Borsalino » (Jacques Deray, 1969)
Gouache, pastel © Jacques Fonteray

Suivez-vous toujours exactement la mode de l’époque en question ?
Non. Je pense qu’il faut toujours l’interpréter. Par exemple, pour La Banquière, j’ai vraiment imaginé pour Romy Schneider un style particulier, des tenues inventées à partir d’une époque…

… et qui correspondent à l’évolution de son personnage dans le film.
Oui, tout à fait.

Vous est-il arrivé de faire des dessins pour la figuration, ou est-ce le privilège des acteurs principaux ?
Cela m’est arrivé, mais rarement. Cela dépend principalement des budgets ! Pour Borsalino, par exemple, j’ai réalisé presque tous les dessins pour la figuration.

Dessin de figuration pour Borsalino (Jacques Deray, 1969)

Costume de figuration pour « Borsalino » (Jacques Deray, 1969)
Gouache, mine de graphite © Jacques Fonteray

Avez-vous une idée du nombre de dessins nécessaires avant de trouver le bon ?
J’en fais une énorme quantité ! Parfois il me faut des semaines d’« incubation » avant de trouver ce que je veux vraiment. Au début, les dessins sont un peu raides et conventionnels. Après quelques tâtonnements, je me sens plus libre, je dessine avec plus de facilité.

Vous travaillez avec de la gouache, mais le pastel est un peu devenu votre marque de fabrique…
Oui, en fait, c’est venu progressivement. Le pastel me permet d’aller vite : quelques coups de crayon et le dessin est fait. Et souvent j’aime bien me servir d’un fond en couleur, car cela me permet de rehausser le blanc quand j’en utilise.

Que se passe-t-il une fois le dessin élaboré ?
Je vais voir la vedette pour lui montrer le dessin choisi par le réalisateur. Il faut un peu de diplomatie, car je suis alors placé entre l’interprète et le réalisateur… Une fois que l’ensemble des dessins a été choisi, je me tourne, en fonction du style de costumes et de l’époque du film, vers un atelier de couture. Par exemple, pour Dames galantes de Tacchella, je me suis adressé à deux grandes maisons de couture italiennes spécialisées dans le cinéma. Pour la figuration, et parce que les budgets ne permettent pas de tout fabriquer, je suis allé à Florence, où j’ai pu louer des costumes de la même époque.

Costume pour Les Dames galantes (Jean Charles Tacchella, 1990)

Costume pour Isabella Rossellini dans « Dames galantes » (Jean Charles Tacchella, 1990)
Gouache, pastel, fusain © Jacques Fonteray

Les techniciens qui réalisent les costumes ont la connaissance des tissus. Ce sont eux qui me guident. Ensuite je revois le réalisateur, ainsi que le directeur de la photo et le décorateur pour leur présenter les tissus. C’est absolument indispensable, car il doit y avoir une harmonie entre les différents métiers. Il faut toujours penser à la caméra, à ce qu’elle voit, aux couleurs environnantes des décors et à la lumière.

Puis, à partir d’un dessin, les couturiers conçoivent un patron…
En s’inspirant des dessins, ils réalisent ce que l’on appelle une « toile », qui sert de modèle et permet de trouver les bonnes proportions et le volume du vêtement. Une fois que l’on a porté certaines rectifications sur la toile, on peut passer à l’exécution. Par exemple, pour La Folie des grandeurs, j’ai étudié l’œuvre de Vélasquez et de ses contemporains, et nous avons dû faire différents essais pour trouver la bonne proportion des paniers des robes ainsi que celle des fraises, chapeaux et accessoires.

Costume de la Reine pour La Folie des grandeurs (Gérard Oury, 1971)

Costume de la Reine pour « La Folie des grandeurs »(Gérard Oury, 1971)
Gouache, pastel © Jacques Fonteray

Vous avez dû beaucoup vous amuser avec Alice Sapritch ?
Oui, nous nous sommes bien amusés ! Nous avons créé pour la robe avec laquelle elle tombe à l’eau, sous ses jupes, tout un mécanisme de tuyaux qui aboutissaient sur la robe à des roses noires. Quand elle s’asseyait, cela faisait des jets d’eau jaillissant de sa robe !

On voit sur vos dessins que vous utilisez beaucoup de chapeaux.
Disons que j’ai participé à beaucoup de films où les chapeaux avaient une très grande importance. Rappelez-vous Madeleine Renaud dans Le Diable par la queue, ou Françoise Christophe, la comtesse du film Le Roi de cœur, ou les chapeaux de Romy Schneider et de Louis de Funès. Celui de De Funès devait être démesuré, parce que le personnage voulait se faire bien voir des grands d’Espagne. Et en même temps, il fallait faire paraître le personnage plus petit qu’il ne l’était grâce à son costume.

Ensuite il y a les essayages.
Oui, je surveille les essayages, que nous faisons directement sur les acteurs. Il arrive parfois que l’on se trompe : ce que l’on avait imaginé ne va pas du tout à la personne, les proportions ne sont pas les bonnes… Il faut qu’un acteur se sente complètement à l’aise dans son costume. Par exemple, sur Barbarella, nous avons dû faire un moulage du corps de Jane Fonda avant de réaliser son armure en plastique.

Costume pour Barbarella (Roger Vadim, 1967)

Costume pour « Barbarella » (Roger Vadim, 1967)
Fusain, gouache, mine de graphite, pastel © Jacques Fonteray

Les acteurs, ou les metteurs en scène, donnent-ils leur avis sur les costumes ?
Cela dépend. Certains s’intéressent plus aux costumes que d’autres. Il y a des metteurs en scène qui aiment être surpris, et d’autres ont une idée précise de ce qu’ils veulent. Pour Barbarella, Roger Vadim validait et Jane Fonda lui faisait confiance.

Les costumes sont-ils tous réalisés avant le tournage ?
Ce serait bien, mais c’est rarement possible. La livraison du costume n’intervient souvent que quelques jours avant le tournage de la scène.

Vous avez travaillé aussi pour le cinéma hollywoodien. L’ambiance ne doit pas être la même que pour un film français…
J’ai remarqué que des réalisateurs comme Sydney Pollack ou John Frankenheimer, une fois qu’ils ont expliqué leurs désirs, ne s’occupent plus de vous. Ils passent directement au tournage et vous font entièrement confiance. En France, c’est un peu différent…

Quelles sont les difficultés que l’on peut rencontrer pour concevoir un costume ?
Pour certains films, il faut que l’on remarque le costume. Mais bien souvent c’est à l’action que le spectateur doit s’intéresser, et il faut donc que l’on oublie les costumes. Il faut toujours penser au côté vrai des personnages. Pour un film contemporain, on doit presque arriver à ce qu’ils ressemblent aux gens que l’on croise dans la rue. C’est parfois difficile de faire un costume qui ne se voit pas.

Les costumes de La Vie devant soi, par exemple, doivent aussi se fondre dans le quotidien.
Tout à fait. J’avais présenté à Simone Signoret quelques croquis qui donnaient le ton. Mais là, il n’y avait rien à fabriquer. Pour correspondre à l’esthétique du film, il fallait des choses un peu portées. Je suis donc allé chercher des costumes anciens, usagés. Simone essayait, donnait son avis. C’était vraiment elle qui dirigeait, elle avait une idée précise de son personnage.

Costume pour Simone Signoret dans La Vie devant Soi Moshe Mizrahi

Costume pour Simone Signoret dans « La Vie devant soi » (Moshe Mizrahi, 1977)
Gouache, pastel, fusain © Jacques Fonteray

Votre rencontre avec Romy Schneider a été importante pour votre carrière.
C’est exact. En fait, j’ai rencontré Romy sur L’Enfer de Clouzot. Ne connaissant pas encore le métier, je n’avais aucune autorité et elle était un peu méfiante. Ce qui l’a séduite, ce sont les dessins que je lui avais présentés pour Le Trio infernal de Francis Girod. Je savais qu’elle s’était renseignée sur moi et j’appréhendais beaucoup cette rencontre. Pendant la projection des rushes, elle m’a donné un petit papier, où elle avait écrit : « C’est superbe. » J’étais tout heureux. J’ai donc continué de m’occuper de ses costumes pour La Banquière, Une femme à sa fenêtre ou encore Portrait de groupe avec dame.

Projet et costume pour Romy Schneider dans La Banquière

Projet et costume pour Romy Schneider dans « La Banquière » (Francis Girod, 1980)
gouache, pastel, fusain © Jacques Fonteray – DR. Collection Cinémathèque française

Avez-vous conservé certains costumes ?
Cela m’aurait beaucoup plu, mais non. Certains décorateurs arrivent à récupérer des bouts de décor, mais tout cela reste quand même éphémère.

Connaissez-vous personnellement vos confrères ?
J’ai croisé Rosine Delamare chez des fabricants. Elle partait presque à la retraite quand j’ai débuté dans le métier. Je ne connais pas beaucoup d’autres créateurs de costumes qui dessinent, à part Marcel Escoffier ou encore Yvonne Sassinot de Nesle, que j’admire beaucoup. Mais on peut faire des costumes intéressants même s’ils ne sont pas dessinés auparavant. Chacun s’exprime différemment. Marcel Escoffier a travaillé également pour l’opéra. Cela m’aurait beaucoup plu. L’opéra permet peut-être plus de fantaisies que le cinéma. Au cinéma, c’est différent. Sur l’écran les détails peuvent être importants, les défauts – ou les qualités – d’un costume peuvent être remarqués.

Quels conseils donneriez-vous à quelqu’un qui voudrait devenir costumier ?
Je crois qu’il faut déjà travailler dans un atelier où l’on fabrique des costumes, pour avoir une bonne connaissance des tissus, des coupes, et parallèlement apprendre à dessiner. Cela demande aussi beaucoup d’imagination. Il faut se donner entièrement. Dans ce métier, on est pris par de petits détails qui ont une importance énorme, car les gens qui travaillent dans le cinéma sont tout le temps inquiets.

Jacques Fonteray dans son atelier en 2008

Jacques Fonteray dans son atelier en 2008
Photo Bertrand Keraël


J'ai recommencé à peindre à la retraite. J’avais écarté cette passion parce qu’il était difficile de mener de front peinture et cinéma…


Jacques Ayroles est responsable de la collection Affiches et dessins
Bertrand Keraël est iconographe à la Cinémathèque française.