Lors d'une réunion d'anciennes élèves, trois femmes décident de se soustraire à leurs obligations professionnelles et personnelles, à la manière des hommes du Husbands (1970) de John Cassavetes. Malgré des prémisses similaires, la comédie ironique norvégienne Wives (1975) d'Anja Breien met en évidence des femmes dans l'impossibilité de jouir pleinement de leur moment de répit. En pleine seconde vague féministe, la liberté demeure un privilège de genre et de classe. Continuation de la pièce collective Jenteloven (1974), d'après la « loi de Jante » – qui prône l'effacement de l'individu au profit du groupe – et avec pour sujet l'émancipation des femmes, le film est un succès public et d'estime. Dans une Norvège encore marquée par les comédies familiales traditionnelles et les husmorfilmene (1953-1972) – ces courts métrages normatifs à la gloire de la ménagère – et en pleine découverte du cinéma revendicatif d'une nouvelle génération d'auteurs, Wives marque un tournant cinématographique et sociétal majeur.
Fille de l'écrivain et peintre Hans Borch Breien, Anja Breien est formée à l'IDHEC entre 1962 et 1964, après avoir dû ruser pour intégrer la section réalisation. Admiratrice de Bergman, Kurosawa, Loach et Truffaut, elle s'affirme rapidement comme autrice et artisane. Dès son premier court métrage s'impose le thème de la constance du carcan autoritaire et masculin, qui entrave l'autonomie individuelle. Avec un minimalisme dramatique, avec des silences rappelant la critique ibsénienne du mariage bourgeois, ses gros plans intimes et cadrages distants révèlent le décalage entre l'égalitarisme affiché des sociétés scandinaves et les normes intériorisées par ses personnages.
Refusant l'étiquette des « films de femmes », qu'elle considère discriminatoire et stigmatisante, Breien aborde plusieurs genres, classes sociales et périodes. Dans La Persécution (1981), située au XVIIe siècle, elle illustre le sort réservé aux non-conformistes dans une chasse aux sorcières glaçante. Car si les époques se succèdent, les inégalités, elles, persistent. Dans des histoires allant du XIVe siècle à l'ère contemporaine, Breien utilise le temps long pour révéler la fragilité des tentatives de libération de ses protagonistes. Sa trilogie Wives (1975, 1985, 1996), comme la trilogie documentaire du Suédois Stefan Jarl (1968-1979-1993), nuance ainsi les avancées de l'État-providence scandinave, ici dans la sphère intime.
Anja Breien a modernisé l'image du cinéma norvégien par-delà ses frontières en remportant de nombreux prix. Elle est présente à la Quinzaine des réalisateurs dès son premier long métrage, et L'Héritage (1979), l'unique long métrage norvégien à concourir pour la Palme d'or entre 1960 et 2015, l'impose comme une cinéaste clé. Si la légitimité d'agir à sa guise faisait douter ses héroïnes de 1975, l'ultime réplique de Wives – « On ne peut pas tout arrêter maintenant ! » – demeure le manifeste d'une réalisatrice dont l'œuvre a mis en évidence les cadres, pour mieux les faire ployer.
Aurore Berger-Bjursell