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« Un gros tas de papiers en vrac » Autour d'Eva, le fonds Joseph Losey

Xavier Loyant - 2 mars 2008

En 1962, à l'occasion d'une rétrospective que lui consacrait la Cinémathèque française, Joseph Losey lui faisait don de ses archives concernant son dernier film, Eva, illuminé par Jeanne Moreau.

Affiche française d'Eva (DR)

Affiche française d'Eva (DR)

Bien qu'il réalise des films depuis plus de dix ans, il faut attendre le tournant des années 1960 pour que le nom de Joseph Losey s'impose en France comme celui d'un auteur majeur. Il est porté au pinacle par les spectateurs assidus et virulents du cinéma Mac-Mahon, organisant une véritable campagne en faveur de ce cinéaste par ailleurs victime du maccarthysme qui avait choisi l'exil en Europe en 1952. Losey devient un cinéaste incontournable de la modernité cinématographique, dont cinéphiles et critiques découvrent les films comme Temps sans pitié (1956) ou Gipsy (1958), et surtout Les Criminels (1959) puis L'Enquête de l'inspecteur Morgan (1960), deux succès critiques. Aussi, lorsque Losey s'apprête à sortir Eva, avec dans le rôle-titre Jeanne Moreau, laquelle vient de faire Jules et Jim, qui l'a définitivement propulsée au rang de star et égérie de la Nouvelle Vague, la réputation du cinéaste est certes jeune, mais solide. Suffisamment solide, en tout cas, pour que la Cinémathèque française organise en juin 1962 une rétrospective consacrée à son œuvre. C'est à cette occasion que Joseph Losey apporte à l'institution « a great mass of unassorted papers », comme il l'écrit à Henri Langlois, papiers qui constituent aujourd'hui le fonds Losey. Ces documents, classés dans dix-sept dossiers, témoignent de l'histoire du tournage d'Eva, scindé en deux temps : à Venise d'abord, en novembre et décembre 1961, puis à Rome au début de 1962 pour les scènes dont l'action se situe dans la capitale italienne ainsi que pour les intérieurs, tournés en studio.

Première page du dépouillement d'Eva 

Première page du dépouillement d'Eva

Il s'agit d'archives scénaristiques, de tournage, de production et de montage, en majorité des documents techniques : synopsis, traitement, continuité, continuité dialoguée, découpage technique, notes de tournage, une liste des bobines et de leur contenu (ce qui permet de savoir dans quel ordre les scènes ont été tournées), des notes sur l'utilisation de la musique (notamment les chansons de Billie Holiday, auxquelles Losey attachait une grande importance pour caractériser son personnage principal), mais également une liste des coupes demandées par Robert et Raymond Hakim, les producteurs, qui amputent le film du quart de sa longueur initiale, révélant un tournage mouvementé et des dissensions entre producteurs et réalisateur.

Lettre de Joseph Losey à Miles Davis du 17 septembre 1961

Lettre de Joseph Losey à Miles Davis (17 septembre 1961)

La question du final cut est ici d'autant plus problématique que le projet d'adaptation d'Eva vient des producteurs. Ceux-ci avaient acheté les droits du roman éponyme de James Hadley Chase (1947) et présenté le scénario dans un premier temps à Jean-Luc Godard, avec qui François Truffaut, emballé, s'était proposé de collaborer. À la suite du refus de Godard, Jeanne Moreau, envisagée dès l'origine pour le rôle, suggéra Losey. Le choix de l'actrice principale et de son partenaire, Stanley Baker, avec qui Losey avait déjà tourné, fut donc rapide. Le casting pour les seconds rôles posa lui plus de problèmes, comme en attestent les multiples listes de noms, étant encore en gestation le 8 novembre 1961, quand le début du tournage était prévu pour le 20 novembre.

Note de casting du 8 novembre 1961 pour Eva

C'est finalement Virna Lisi qui interprètera Francesca (Note de casting du 8 novembre 1961)

La pièce maîtresse de ces archives est sans aucun doute le dépouillement du film, qui dresse l'inventaire scène par scène des éléments devant être réunis au moment de tourner, du temps qu'il doit faire aux accessoires les plus infimes, en passant par les noms des acteurs prévus dans la scène ou les indications techniques (type de pellicule, de caméra...). Ce document est destiné à gagner du temps et à limiter les imprévus. Ici, il s'agit d'un dépouillement des lieux, décors, caméras et temps (Breakdown of All Locations and Sets with Camera and Weather Notes), certes incomplet, mais illustré de vignettes dessinées par Losey lui-même, qui l'apparentent à une sorte de storyboard.

Extrait du dépouillement avec vignettes dessinées par Joseph Losey

Extrait du dépouillement avec vignettes dessinées par Joseph Losey

Dans chaque vignette, Losey dessine le plan qu'il imagine pour la scène à tourner, soit l'image mentale du film à venir. La confrontation avec le résultat final permet de mesurer le peu de place laissé à l'improvisation et le caractère très précis de ce que souhaite le cinéaste, puisque ce que l'on voit à l'écran est d'une grande fidélité aux dessins pourtant très schématiques des vignettes. Ce style brut s'oppose à la technique plus élaborée du décorateur auquel fait appel Losey, Richard MacDonald, dont la Cinémathèque conserve trois dessins réalisés pour Eva : deux pages de storyboard et une maquette de décor.

Extrait du storyboard d'Eva © Richard MacDonald)

Extrait du storyboard d'Eva (Richard MacDonald © Richard MacDonald)

Parmi les autres archives scénaristiques, le dossier contient une version définitive du scénario, datée du 16 novembre, quelques jours seulement avant les premières prises de vue, et qui porte de nombreuses corrections ou réécritures dactylographiées et effectuées pendant le tournage. Le document comporte de nombreuses annotations ainsi que des dessins et schémas indiquant les mouvements des personnages dans les scènes d'intérieur.
Dans Eva, Jeanne Moreau interprète une Française vivant en Italie, prostituée de luxe, courtisane des temps modernes qui mène un Écossais à sa perte dans une Venise hivernale et fantomatique. Absolument sibyllin jusque dans ses motivations, le personnage n'en tombe pas moins régulièrement son masque blafard et inexpressif, élément caractéristique du folklore vénitien. Il sert ici de fil rouge métaphorique à l'intrigue, pour révéler de multiples facettes comme autant de fêlures dont Losey développe le sens dans les portraits qu'il brosse des personnages dans le synopsis du film : « L'histoire, malgré la laideur et le réalisme de certains aspects, est aussi la tragique histoire d'amour de deux êtres supérieurs qui ont la vie gâchée parce que quelque chose dans leur milieu, leur personnalité, la façon dont ils ont commencé leur vie, a rendu impossible à l'un et l'autre de trouver l'amour. Cette femme ne peut plus donner d'amour, cet homme ne peut plus en recevoir dès lors que cette femme y mêle la moindre part de jugement. »

Jeanne Moreau sur le tournage de la dernière scène de Eva

Jeanne Moreau sur le tournage de la dernière scène de Eva à Venise

Losey, dans la suite du synopsis, souligne encore la complexité du personnage : malgré toute sa noirceur, la femme « a sa vision bien à elle, romantique, de la vie, avec un mari et une famille vivant dans une de ces banlieues pour classe moyenne. Elle ne pourrait probablement pas se plier à ce rêve s'il devait devenir réalité parce qu'elle est trop forte. Mais elle a un rêve. Elle n'est pas entièrement mauvaise. Ce n'est pas une histoire d'amour d'une courtisane, mais ce n'est pas non plus une histoire où s'opposent schématiquement le noir et le blanc. » Nature protéiforme dont les photos de plateau conservées à la Cinémathèque témoignent encore, à travers une galerie de portraits qui révèlent chacun une personnalité différente de l'héroïne.

Photo de plateau d'Eva DR

Photo de plateau d'Eva

Eva possède tous les atouts d'une grande coproduction internationale : un cinéaste estimé ; un casting de rêve emmené par une star mondialement reconnue entourée de seconds rôles de choix – Stanley Baker, Giorgio Albertazzi, remarqué deux ans plus tôt dans L'Année dernière à Marienbad, Virna Lisi, dont la carrière allait bientôt exploser ; une équipe technique menée par Gianni Di Venanzo, directeur de la photographie d'Antonioni sur La notte et L'Éclipse ; une partition musicale de Michel Legrand agrémentée de chansons de Billie Holiday... Tout semble réuni pour un grand film et un accueil des plus favorables. Pourtant, la revue de presse consacrée au film montre qu'Eva reçut à sa sortie un accueil critique des plus tièdes. Globalement, les réactions oscillent entre la franche et violente opposition, et la déception plus généreuse. Dans un article du 3 octobre 1962, jour de la sortie en salles, L'Humanité ouvre le bal pour la presse généraliste avec le titre « Eva : un échec ! Pourquoi ? », avant d'entamer de manière lapidaire et sans appel possible : « Il nous en coûte de le dire, Eva est un échec. On ne retrouve dans ce film ni la vigueur, ni le talent habituel de Joseph Losey. » Parmi les réactions les plus violentes, citons Arts, qui le 10 octobre fustige la « banalité rédhibitoire de l'intrigue et des personnages », avant de poursuivre : « Que la femme fasse le malheur de l'homme, on le sait depuis la pomme. Eva n'est que la mille et unième variation sur un thème archiconnu. »

Le Film français n°939 du 18 mai 1962

Le Film français n°939 du 18 mai 1962

Le 11 octobre, Georges Charensol, pour Les Nouvelles littéraires, va encore plus loin en écrivant que « Losey est habile à dissimuler qu'il a choisi ses personnages dans les pires magasins de confection et sa technique dans le parfait manuel du petit soldat Nouvelle Vague. » La violence de cette dernière attaque résume les principaux défauts imputés au film : un scénario qui manque de lisibilité et peine à faire exister des personnages, une mise en scène sophistiquée qui privilégie le style et les effets au détriment du sens et de la vraisemblance. À tel point que Robert Chazal, pour France Soir, déplore qu'à « une histoire presque incompréhensible et parfois ennuyeuse, la mise en scène de Joseph Losey n'arrange rien, qui insiste sur les détails qui font joli et néglige l'essentiel, brise le récit pour surprendre et ne fait que casser l'intérêt. » D'autres font preuve de plus de mesure, à l'instar de Jean de Baroncelli, qui, dans Le Monde, défend ce qui est « beaucoup mieux, à coup sûr, qu'un brillant exercice de style. Il y a, en effet, dans Eva, une force, une violence qui ne laissent pas insensible. Une vision sensuelle, chaotique et tumultueuse du monde. Film en partie raté, Eva est un film d'auteur. Ce qui compense à nos yeux bien des défaillances. » Quant à Fereydoun Hoveyda, aux Cahiers du cinéma, passant rapidement sur une « symbolique trop appuyée », il ne tarit pas d'éloges : « Nous sommes en présence d'un film absolument moderne. Je tiens Eva pour un film esthétiquement révolutionnaire qui bouleverse les habitudes acquises et rend difficiles les références. »

Robe Pierre Cardin portée par Jeanne Moreau © Pierre Cardin © Jaïme Ocampo Rangel

Robe Pierre Cardin portée par Jeanne Moreau
(Don de l'actrice à la Cinémathèque française en 1970 © Pierre Cardin © Jaïme Ocampo Rangel)

Si l'accueil critique (et public) est dans son ensemble mauvais, la performance de Jeanne Moreau est en revanche presque unanimement saluée, et le jeu de la star ne manque pas de fasciner la presse, qui ose la comparaison avec les plus grandes vedettes américaines. La revue Arts, si critique à l'égard du film, livre un très beau portrait de l'actrice : « Eva est d'abord un film sur Jeanne Moreau. Il y a le rire de la Moreau, rire sans gaieté soudain déclenché sur le brusque éclair d'une denture parfaite ; il y a le regard de la Moreau, noir et dur, ou noir et trouble, mais toujours sans tendresse au creux des paupières pochées par les cernes ; il y a la moue de la Moreau – mépris, ironie, dégoût, lassitude pesant au bas d'un masque pétrifiant de gorgone. » Le Monde trouve Jeanne Moreau « parfaite dans le rôle. À l'intelligence elle joint l'élégance, la désinvolture, la sensibilité et, quand le besoin s'en fait sentir, le brin d'humour qui aide à rendre acceptable le personnage. »

Louis Chauvet, pour Le Figaro, acclame une Jeanne Moreau qui « pousse jusqu'au génie, par instant, l'art de se rendre déplaisante au moral et même au physique en modifiant sa personne réelle par des mimiques, ou des tics inséparables de la profession d'Eva. Sa composition fait penser à la plus grande Bette Davis d'autrefois. » Le plus beau chant d'amour est porté par Les Lettres françaises, qui résume le film entier à sa seule actrice principale, réminiscence de celle qu'on appelait la Divine : « S'il faut voir Eva c'est pour Jeanne Moreau, notre Garbo. Une femme qui à elle seule est une anthologie de la beauté, de la cruauté, de la féminité triomphante. Ni tout à fait un mythe, ni vraiment une vamp, mais une femme, jusqu'à la pointe effilée des ongles, jusqu'à la dernière boucle en torsade d'une ruisselante chevelure. »

Eva - Les Cahiers du cinéma n°137 de novembre 1962

Extrait des Cahiers du cinéma n°137, novembre 1962

Eva est-il un film maudit ? Devant un mauvais accueil critique et à la suite des multiples coupes imposées par la production, Losey a comme renié son film et expliqué son échec par le fait qu'il n'avait pas eu son mot à dire durant la postproduction, notamment pour la postsynchronisation en français et la traduction des sous-titres. Une plus grande maîtrise de l'auteur sur son œuvre aurait-elle permis à Eva de recevoir un accueil plus favorable ? Difficile à dire devant un film dont le sujet, de toute façon, outrageait la morale. Ce qui est certain, en tout cas, c'est que le temps travaille en faveur des grandes œuvres et que le film a aujourd'hui toute sa place dans la filmographie de Joseph Losey comme dans celle de Jeanne Moreau. Lorsque le film ressortit en 1992, Positif, qui avait fait preuve d'une grande virulence trente ans plus tôt, écrivit : « Mal accueilli par la critique et le public en 1962, le film surprend aujourd'hui par son unité. Le temps, loin d'avoir mis à nu une quelconque hétérogénéité du récit, des thèmes et de la mise en scène, a au contraire rassemblé ces divers éléments en une œuvre vivante dont les blessures semblent avoir cicatrisé. »


Références

Archives
Fonds Joseph Losey, B1-B2, Collection jaune 529 B 65

Périodiques
Arts, 10 octobre 1962
« L'Eau et le Miroir » de Fereydoun Hoveyda, Cahiers du cinéma, no 137, novembre 1962
Le Figaro, 4 octobre 1962
France Soir, 4 octobre 1962
L'Humanité, 3 octobre 1962
Michel Capdenac, Les Lettres françaises, 5 octobre 1962
Jean de Baroncelli, Le Monde, 8 octobre 1962
Les Nouvelles littéraires, 11 octobre 1962
Thomas Bourguignon, Positif, no 382, décembre 1992


Xavier Loyant dirige le service musique de la BPI.