En utilisant ce site, vous acceptez que les cookies soient utilisés à des fins d'analyse et de pertinence     Oui, j'accepte  Non, je souhaite en savoir plus

Revue de presse de « L'humanité » (Bruno Dumont, 1998)

Véronique Doduik - 12 novembre 2021

L'humanité, deuxième long métrage de Bruno Dumont, remporte le Grand Prix du jury au Festival de Cannes en 1999, et ses deux acteurs principaux, Emmanuel Schotté et Séverine Caneele, des non-professionnels, y reçoivent chacun un prix d'interprétation. Accueilli froidement, le choix du jury cannois divise la critique : L'humanité est une œuvre déroutante, exaspérante et fascinante à la fois, réalisée par un cinéaste controversé. Et dans les salles, le public ne sera pas vraiment au rendez-vous.

L'humanité (Bruno Dumont, 1998)

L'humanité (Bruno Dumont, 1998)

Le Nord

L'humanité, c'est d'abord un film ancré dans un paysage, celui du Nord, et dans une ville, Bailleul, où le cinéaste est né et a tourné son premier long métrage. « Bruno Dumont aime cette lumière, la mer et les gens qui vivent avec. Il y a comme une fusion des paysages et des habitants du Nord qui le touche », écrit le journal L'Humanité. Une région frappée par la crise économique, des milieux populaires aux conditions de vie précaires, « un monde de gens qui s'expriment avec parcimonie, égrènent des lieux communs, où domine le non-dit » (La Croix). « Bruno Dumont filme ces gens de peu de mots dans un Cinémascope somptueux qui laisse respirer d'immenses rectangles de paysage et rend plus sensibles le confinement des âmes et la macération des corps », écrit Marianne. Pourtant, L'humanité n'est pas un film réaliste, encore moins un film sociétal. « La campagne française est mystérieusement changée en terra incognita par le scope pictural de Bruno Dumont » observe Télérama. « Rarement un film se sera aussi rigoureusement méfié des pièges du naturalisme », note Le Monde, « le cinéaste cherche à éliminer le Nord « documentaire » pour atteindre quelque chose de plus universel. Il n'y a rien de psychologique ni de sociologique dans ce scénario, moins encore de théorique ou de métaphorique. Seulement des êtres, des corps, du réel, à plein écran ».

Un anti-polar

Bruno Dumont introduit son film par « la représentation d'un sexe féminin au milieu d'un champ vide, qui plus est, le sexe violé et mutilé d'un cadavre d'enfant. Le cinéaste donne à cette blessure redondante filmée comme un simple objet à l'abandon sous un ciel immense et pesant un statut de limon originel, de terrain propice au départ de la fiction », note Les Cahiers du cinéma. Un jeune lieutenant de police, au nom original hérité d'un ancêtre peintre, Pharaon De Winter (Emmanuel Schotté) sera le seul guide dans une enquête dont on comprend rapidement qu'elle n'est qu'un prétexte « pour mieux se laisser couler dans les tréfonds de l'âme humaine » (La Croix). « La naïveté et la simplicité d'esprit de ce personnage nous projettent d'emblée aux confins de l'humain, là où les sensations les plus primitives n'ont pas encore perdu leur pouvoir d'attraction, à la fois mystérieux et terrifiant », observe Positif.

La condition humaine

Bruno Dumont poursuit son exploration de la matière humaine « dans ce qu'elle a de plus immédiat », écrit Positif. « Il montre des visages saisis dans leur plus simple expression, des mains noueuses, des corps crûment enlacés dans d'insistantes scènes d'accouplement presque animales » (La Croix). « Ce captivant cinéaste des corps sonde les rapports étranges entre les personnages, leur recherche pathétique de communication, par le sexe, le toucher, les attentes côte à côte, interminables et répétitives, dans les rues vides d'une petite ville du Nord » (Jeune Cinéma). « Le spectateur est là, à Bailleul en Flandre, mais en même temps ailleurs, à la recherche de l'intériorité d'êtres impuissants, écrasés par la tragédie de la vie » poursuit Télérama. Bientôt, au fil de l'enquête, « une même énigme se creuse jusqu'au vertige. Qui sommes-nous, nous autres, les humains ? », questionne Positif. Pour le journal L'Humanité, « ce film secoue le spectateur, lui tord le cou, l'oblige à perdre ses repères, dans son obstination à fouiller la part voilée des existences, à en faire surgir une espèce de surnaturalisme, à capter le mouvement intérieur des êtres et des images ». Pour Les Échos en revanche, « il est insoutenable. Par la laideur de l'humanité qu'il montre. Par sa lenteur, son mutisme, la crudité de ses images ». Et pour Le Figaro, « il condense tout ce qu'il y a de détestable dans le cinéma français d'aujourd'hui. La plainte sociale, la fuite devant la responsabilité, la neutralité des sentiments, le pessimisme face à l'avenir, la compassion pour les criminels, l'amour avec ennui ».

Consoler l'humanité souffrante

Charlie Hebdo s'interroge : « Quelle sorte de regard le cinéaste-démiurge porte-t-il sur son humanité souffrante ? Il ne voit partout qu'une culpabilité universelle, celle de notre monstrueuse nature ». Au centre de ce désordre, Pharaon est le réceptacle de la souffrance humaine. Emmanuel Schotté en est le troublant interprète, « surlignant l'altérité de son personnage par sa lourdeur, son émotivité excessive et sa fragilité devant la laideur du mal » (Jeune cinéma), il communique « avec le monde et ses semblables à travers les sensations visuelles, auditives, olfactives et tactiles » (La Tribune). Pour Le Nouvel Observateur, « Pharaon se fait l'intercesseur entre le genre humain s'agitant sur l'écran et le spectateur, et catalyse toute la compassion pour la souffrance de l'homme ». « Après La vie de Jésus, portrait troublant de la haine, Bruno Dumont livre une méditation sur l'amour » (Le Point). L'Express conclut : « Qu'est-ce que L'humanité ? Un film de métaphysique quotidienne sur la terre, la chair, le sexe, la bonté totale et le mal ordinaire ».

Un film pictural

La Croix observe : « le rythme est celui de la peinture plus que du cinéma. Une peinture à la fois terrienne, de paysages du Nord du siècle dernier, et urbaine, de primitifs flamands, où dominent les visages ». En effet, selon le journal L'Humanité, « le flic qui enquête a pour ancêtre un portraitiste de la région. On sent chez Bruno Dumont le goût de la composition, tournée vers la matière, le corps, la chair, ce qu'elle montre d'emblée, et les vérités qu'elle cache ». « Bruno Dumont puise dans la Bible des brassées de symboles et d'images comme autant de scènes peintes par les grands fresquistes italiens, note La Tribune, d'autres gros plans ouvrent une piste divergente dans le déchiffrement. Au tableau de Gustave Courbet Un enterrement à Ornans, leitmotiv dans La Vie de Jésus, succède ici L'Origine du monde (des sexes féminins offerts au regard, l'un sanguinolent et violé, l'autre palpitant et désiré) ».

Un style « bressonien »

La presse rapproche souvent L'humanité des films de Robert Bresson : d'abord par le choix d'acteurs non-professionnels et le caractère pictural des images. Mais aussi, comme l'écrit L'Avant-Scène cinéma, « par sa rigueur, son souci du cadre, la durée des plans et la force de leur composition ». Libération évoque « le radicalisme du montage, le jeu stylisé des acteurs, la bande-son contrastée alternant de manière tranchée les silences et les bruits ». Le quotidien poursuit : « dès les premiers plans, Bruno Dumont conjugue deux démarches quasi contradictoires : une puissance contemplative, une espèce d'inhalation presque enivrante des humus et des pollens, et en même temps une rigueur storyboardée, des plans forgés dans une armature de fer, comme calculés au micron près ». Pour Jeune Cinéma, « dans L'humanité, c'est le cinéma qui est premier, car avant les personnages, l'histoire et le milieu, s'impose un système esthétique terriblement prégnant dont l'écriture recherchée, les plans étirés, la lenteur narrative traduisant le regard contemplatif d'un moraliste ». De son côté, Le Figaro s'insurge contre « cet interminable long métrage : durant deux heures trente, il ne se passe rien. Tout se veut morne, vain, inutile, dévitalisé, respire la défaite acceptée, l'ennui institutionnalisé, l'attente de rien ».

Un film en décalage

« Cet état perplexe du spectateur fait peut-être aussi partie du projet », avance Les Inrockuptibles, pour qui « le film est en constant déséquilibre entre naturalisme et stylisation. On croit à la présence de Séverine par sa densité physique impressionnante et son jeu sans fard. On ne croit pas au statut d'enquêteur de Pharaon, le personnage baignant dans une sorte d'évanescence catatonique, proche des « modèles » chers à Bresson. De ce décalage résulte une incertitude permanente sur les enjeux du film et sur le rapport de Bruno Dumont à ses personnages ». Certains critiques sont agacés par cette désincarnation des personnages, comme absents à eux-mêmes, réduits à des archétypes. « Trop d'artifices. Trop de trucages. Trop de postures vaines, tant le « primitif » qu'ils doivent incarner semble laborieusement appuyé », regrette Télérama. Si les personnages parlent faux, « on ne saurait mieux »mentir vrai » plaide La Croix. Car selon Libération, « une tension permanente entre le figuratif et l'abstraction innerve tout le film ». Avis partagé par Télérama : « Le cinéma controversé de Bruno Dumont dit sa nature de franc-tireur : terrien, corporel et à la fois spiritualiste, métaphysique. Cru et bressonien. Sexuel et abstrait. Des histoires de gens frustes, mais pleins de bizarreries savamment travaillées, et qui oscillent entre l'abjection et la grâce ». « Si le film donne parfois plus à entendre l'intelligence de son auteur qu'à voir le rapport au monde de ses personnages, il maintient une tension entre le spirituel et le matériel incontestable, imprégnant cette tentative cinématographique quasi théorique d'une odeur entêtante de terre et de chair », conclut Positif.


Véronique Doduik est chargée de production documentaire à la Cinémathèque française.