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Revue de presse de « Belle de jour » (Luis Buñuel, 1966)

Véronique Doduik - 13 juillet 2020

Belle de jour de Luis Buñuel est adapté du roman éponyme de Joseph Kessel, qui fit scandale lors de sa parution en 1928 chez Gallimard. L'écrivain, qui s'était toujours opposé à son adaptation cinématographique, donne finalement son consentement sur les noms de Buñuel comme réalisateur et Catherine Deneuve comme principale interprète. Séduit sans doute par un cinéaste à l'univers déroutant et le choix d'une actrice au profil éthéré, mais capable d'abriter des tempêtes derrière son beau visage lisse. Deuxième collaboration de Buñuel et du scénariste Jean-Claude Carrière, Belle de jour sort en France le 24 mai 1967. C'est un film qui revient de loin. Interdit par la censure, écarté de Cannes par une pudique commission de sélection, il n'a finalement été autorisé qu'au prix d'une dizaine de coupures. Grand succès public, Belle de jour reçoit aussi un accueil très favorable de la critique.

Belle de jour (Luis Buñuel)

Belle de jour (Luis Buñuel)

Kessel réinventé

Dans cette adaptation écrite à quatre mains, Luis Buñuel et Jean-Claude Carrière ont incontestablement pris des libertés par rapport à l'œuvre originale. Pour Pierre Billard dans L'Express, « Belle de jour est à la fois un chef-d'œuvre de fidélité et d'infidélité à son modèle littéraire ». Il explique : « Kessel peignait de l'extérieur le portrait de Séverine, cette grande bourgeoise pleine de tendresse pour son mari qui doit aller chercher, dans l'ombre honteuse des maisons de rendez-vous, la révélation du plaisir. Buñuel, lui, retrace cette évolution du point de vue de ce personnage lui-même ». La Croix renchérit : « le vrai sujet du roman de Kessel était l'amour de Séverine pour Pierre, son mari (Jean Sorel), et la tragédie de cet amour. L'originalité foncière du film, par rapport au roman, c'est que nous sommes dans une autre dimension, celle du subconscient, des rêves et des instincts secrets soudain mis à nu ». Paris-Presse évoque pour sa part « un roman dynamité de l'intérieur, et qui éclate en fusées somptueuses, devenant rêverie, poème, plus proche de Mandiargues que de Kessel, de Lautréamont que de Zola ».

Vertige de l'enfer

« On ne devrait parler de ce film que gravement », affirme Télérama, qui précise : « il ne s'agit pas ici d'une histoire polissonne, mais de la fascination qu'exerce sur une femme une certaine forme d'avilissement, lié pour elle à l'épanouissement sexuel et parfaitement distinct de l'amour ». Le journal poursuit : « Buñuel n'a pas décrit un monstre, mais un ange que l'enfer attire avec une force stupéfiante ». Les critiques apprécient par ailleurs l'interprétation de Geneviève Page dans le rôle de Madame Anaïs, qui parraine Séverine au seuil de l'enfer où elle se jette avec effroi mais où elle trouvera la paix et l'assouvissement.

Une héroïne à la Buñuel

Pourtant, cette lecture unilatérale n'épuise pas la richesse du film de Buñuel, selon Georges Charensol (Les Nouvelles littéraires) : « La traversée d'un parc automnal par un landau anachronique suffirait à nous prévenir que ses obsessions personnelles lui importent davantage que les aventures de cette bourgeoise frigide qui ne se dégèle que dans les bras du pire marlou ». L'Express approuve : « en évoquant, avec cette pudeur sans hypocrisie qui n'est qu'à lui, les rêves de Séverine, en leur donnant le naturel des évidences et l'évidence du réel, Buñuel explique le personnage, l'approfondit, et en même temps, réintroduit sans effraction ses propres obsessions ».

Un Buñuel affadi ?

Avec Belle de jour, reconnaissent les critiques, le cinéaste explore aussi ses thèmes favoris, la bourgeoisie, la place de la femme, l'amour et la sexualité. Pour Télérama, « Belle de jour est une nouvelle agression caractérisée contre les valeurs morales de la bourgeoisie, dont la vision du monde est présentée comme étroitement marquée de refoulement et d'inhibition ». Certains critiques ne partagent pas cette opinion. Arts dénonce « un film radical-socialiste, entre le petit père Combes et Octave Mirbeau, la rigolade salace débouchant sur le mélodrame, avec en prime deux ou trois cartes postales surréalistes ». La revue stigmatise « un auteur qui utilise ses phantasmes et ses obsessions en les réduisant au pittoresque pour tenter de scandaliser le bourgeois qui sommeille en le rassurant ». Un avis partagé par Le Canard enchaîné qui fustige « un film conformiste, roublard, commercial, en un mot bourgeois, malgré quelques relents de surréalisme pour Monoprix et un peu d'anticléricalisme velouté ».

Brouiller les frontières

C'est la marque de fabrique de Buñuel que cette immersion dans le rêve, rappellent les critiques. « Buñuel mêle le rêve et la réalité sans que l'on sente entre eux la moindre fêlure, en laissant au spectateur, en perpétuel porte-à-faux, la plus souveraine des libertés », observe Télérama. Les critiques applaudissent la virtuosité de Buñuel brouillant les frontières entre le réel et l'imaginaire. Ainsi Les Lettres françaises : « Les séquences (souvenirs d'enfance, rêveries diurnes ou songes éveillés) qui interrompent l'histoire de Séverine, et qui, en principe, sont imaginaires, ne se distinguent, ni par l'image ni par le son, de celles qui les entourent ». L'Express acquiesce : « les images de la maison de rendez-vous sont d'une telle force tranquille que ce sont celles de la vie bourgeoise de Séverine qui paraissent relever de l'imaginaire ». Pour Jean-André Fieschi (Les Cahiers du cinéma), « Le Réel et l'imaginaire échangent trompeusement leurs attributs, et l'on ne sait trop lequel des deux soumet l'autre à sa loi propre ». Claude Mauriac (Le Figaro littéraire) conclut : « nous sommes passés de ce que l'héroïne voyait autour d'elle à ce qu'obscurément elle aurait voulu voir. Buñuel est à son affaire ».

Égarer le spectateur

Jean-Louis Comolli écrit dans Les Cahiers du cinéma : « Belle de jour pervertit de façon rigoureuse et ironique les positions respectives du monde et du spectateur. Le film instaure un chassé-croisé des points de vue, montrant une femme tour à tour vue et rêvant, voyant et rêvée, objet et sujet d'aventures dont il est impossible de prétendre qu'elles sont imaginées ou vécues. Pris dans cette chaîne infinie de renversements, de renvois où tout et chacun, contemplé, contemple aussi, onirisme et réalisme valent l'un pour l'autre, se mêlent pour un ballet commun de l'égarement ». Et Jean-André Fieschi précise un peu plus loin, toujours dans Les Cahiers, : « prisonniers à notre tour d'un entre-deux ambigu où s'élabore l'espace du film, nous devenons les rêveurs - les voyeurs - de sa rêverie, à mi-voix, à mi-sommeil ».

Plongée dans le subconscient

La critique est unanime : Buñuel dans Belle de jour ose aller jusqu'au fond des abîmes de la conscience. « Il n'est pas question d'âme là-dedans, et la description pathologique ne débouche pas sur l'Enfer, mais sur la vraie vie intérieure selon Buñuel, débarrassée de la notion de péché » précise Télérama. « Les personnages sont rendus à la part d'ombre d'où ils viennent » (Les Cahiers du cinéma). Le Monde ajoute : « L'héroïne de Belle de jour se débat contre un envoûtement. Sans le savoir, elle se psychanalyse elle-même. C'est par là que l'œuvre est audacieuse et neuve. Buñuel nous propose l'exploration d'un subconscient d'oiseau, et nous y découvrons d'étranges tempêtes. Le beau visage de Séverine reste lisse. Rien ne peut le flétrir ou l'altérer. D'où le sentiment de désarroi du spectateur. Nous abordons avec inquiétude des plages troubles, peuplées de passions et de désirs inavoués ». Laissons la conclusion à Jean-Louis Comolli dans Les Cahiers du cinéma : « À quoi comparer Belle de jour, sinon à quelque pierre transparente mais taillée de multiples facettes, où s'entrelacent images et reflets, rêve et réel, prémonitions et souvenirs, souhaits et regrets, de telle manière qu'ils se surimpressionnent comme l'envers et l'endroit d'un même côté ? ».


Véronique Doduik est chargée de production documentaire à la Cinémathèque française.