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René Péron, affichiste (1904-1972)

Véronique Doduik - 1 juillet 2020

L'identité d'un film est inscrite dans l'affiche qui accompagne sa sortie, l'affichiste doit en restituer l'ADN en une image unique et forte. Auteur à part entière, il reste pourtant souvent dans l'ombre. René Péron a été l'un de ces artistes talentueux. Véritable maître de la lithographie en un temps où cette technique était reine, il a signé plus de 2000 affiches de cinéma entre 1925 et 1960, dont la Cinémathèque française possède quelque 120 pièces.

Les débuts pour Pathé-Rural

Né à Paris en 1904, René Péron se forme à l'École nationale supérieure des arts décoratifs et débute au début des années 1920 au sein de l'Atelier C. Vaillant. Ses premières affiches sont réalisées pour la firme Pathé-Rural, créée par Charles Pathé pour promouvoir un appareil de projection de films de format réduit destiné à la petite exploitation rurale, le Pathé-Rural, lancé en 1926. L'affiche accompagne alors la bobine du film livrée par le distributeur à l'exploitant. À cette époque, l'affiche d'un film est produite en plusieurs formats, selon sa destination. Les premières affiches de René Péron, réalisées pour les campagnes et les petites villes, sont de petit format (60 x 80 cm). Au cours des années 1920, il livre pour Pathé des affiches de films adaptés de romans à succès, qui parlent d'aventure, d'honneur et de vengeance, comme Le Comte de Monte-Cristo d'Henri Pouctal, sorti en 1918, ou Fanfan la Tulipe de René Leprince (1925). Il accompagne aussi la sortie des feuilletons, genre très populaire à l'époque, qui mettent en scène des destins tragiques, comme L'Enfant des halles, ciné-roman en huit épisodes, réalisé par René Leprince en 1924.

Affiche de René Péron pour L'Enfant des Halles © ADAGP

La touche Art Déco

Le style Art Déco, qui s'épanouit au cours des années 1920, touche tous les domaines, de l'architecture à la peinture en passant par les arts graphiques. S'éloignant des volutes et des formes organiques de l'Art nouveau, il signe le retour à une certaine rigueur classique inspirée de la géométrie cubiste. Son influence marque René Péron et inspire durablement son style. Mais l'affiche de cinéma est alors encore considérée comme un genre mineur. Les affichistes sont souvent anonymes ou se cachent derrière des pseudonymes. Néanmoins, au cours de la deuxième moitié des années 1920, des mouvements artistiques d'avant-garde vont faire reconnaître les affichistes comme des auteurs à part entière.

Albatros, pépinière du modernisme

La Société des Films Albatros, fondée en 1922 par des cinéastes russes émigrés en France pour fuir la révolution bolchévique, est le creuset de cette modernité. Elle produit dans les années 1920 des films novateurs, en intégrant des cinéastes de l'Avant-garde française comme René Clair ou Jacques Feyder. René Péron participe à cette aventure artistique et conçoit plusieurs affiches pour les films Albatros. En 1927, il réalise notamment deux affiches pour La Comtesse Marie de Benito Perojo. Par leur recherche de l'expressivité des couleurs touchant à l'abstraction et la réduction de la figure humaine à un élément constructif de la composition, elles sont en résonance avec les révolutions picturales de l'époque.

      Affiche de René Péron pour La Comtesse Marie (161 x 120 cm) © ADAGP Affiche de René Péron pour La Comtesse Marie (163 x 123 cm) © ADAGP

Le style de René Péron se met en place : une organisation très structurée, architecturale, de l'affiche, et des visages sculptés par la lumière qui se détachent en aplats sur des fonds colorés presque abstraits. Ces compositions à la fois picturales et graphiques sont particulièrement adaptées à la technique lithographique, qui est alors à son apogée dans l'art de l'affiche. René Péron sera l'un des grands maîtres de cette technique d'impression qui repose sur un tracé exécuté à l'encre ou au crayon sur une pierre calcaire.

La consécration

Au cours des années 1930, René Péron, désormais entouré d'une équipe artistique, réalise un grand nombre d'affiches pour des films français ou étrangers. Il est l'auteur de l'une des cinq affiches qui accompagnent la sortie en France du célèbre film de Ernest B. Schœdsack et Merian C. Cooper, King Kong, en 1933. L'affiche de cinéma est alors déclinée en plusieurs formats, de la « 60 x 80 » à la « 4 panneaux » (240 x 320 cm), réservée aux sorties prestigieuses. René Péron réalise des grands formats pour des films éminents comme La Kermesse héroïque de Jacques Feyder (1935) et L'Ange bleu de Josef von Sternberg (1929). Pour le merveilleux film de Jean Vigo, L'Atalante, il conçoit une affiche qui fait écho à la poésie de l'œuvre, dominée par le doux visage de Dita Parlo.

Affiche de René Péron pour L'Atalante (246 x 324 cm) © ADAGP

Les années de guerre

Pendant la Seconde Guerre mondiale, René Péron signe des affiches pour de grands films, souvent réalisés avec les moyens du bord et dont l'équipe technique travaille parfois dans la clandestinité. Ainsi, il crée l'affiche du film de Marcel Carné, Les Visiteurs du soir, tourné en 1942, et dont les décorateurs juifs Alexandre Trauner et Georges Wakhevitch se cachent en France sous de faux noms. René Péron adopte pour l'affiche de ce film, qui se déroule à la fin du Moyen-Âge, le style et la composition des enluminures médiévales. Le titre, dont les lettres sont d'inspiration gothique, l'encadrement architectural de fines colonnettes aux chapiteaux sculptées, le château dont la silhouette blanche en arrière-plan met en valeur le couple enlacé, et le visage inquiétant du Diable (incarné par Jules Berry) noyé dans la marée rouge de son costume, tous les éléments s'accordent pour nous projeter dans un passé à la fois familier et fantastique.

Affiche de René Péron pour Les Visiteurs du soir (167 x 125 cm) © ADAGP

Pour L'Éternel retour de Jean Delannoy (1943), René Péron conçoit deux affiches exploitant deux techniques différentes – la lithographie et l'offset –, en deux formats différents, mais d'une inspiration comparable : les deux personnages principaux (interprétés par Jean Marais et Madeleine Sologne), tournés l'un vers l'autre, resserrent fortement la composition autour d'un élément-clé du film, pour l'une, le philtre d'amour, pour l'autre, le personnage maléfique du nain Achille (Piéral). Les deux affiches sont traitées dans des tons pastel qui évoquent l'atmosphère romantique du film.

           Affiche de René Péron pour Éternel retour (Lithographie, 166 x 125 cm) © ADAGPAffiche de René Péron pour L'Éternel retour (Offset, 80 x 59 cm) © ADAGP

Paradoxalement, à la même époque, René Péron réalise une affiche de propagande antisémite qui entachera son œuvre de façon indélébile, pour l'exposition « Le Juif et la France », qui se déroule à Paris de septembre 1941 à janvier 1942, organisée et financée par la propagande de l'occupant allemand à travers l'Institut d'étude des questions juives.

L'embellie des années 1950

Si l'activité de René Péron connaît après la guerre une certaine éclipse, il continue néanmoins à travailler pour de grands cinéastes. Il est ainsi l'auteur de l'affiche française de Païsa de Roberto Rossellini (1946), l'un des films-manifestes du néoréalisme italien, et de celle du film de Max Ophuls, Les Désemparés (1949), pour lesquelles il retrouve sa palette sombre et dramatique.

Affiche de René Péron pour Païsa (168 x 245 cm) © ADAGP

Sa carrière connaît alors un nouvel essor. ll crée plusieurs affiches pour les films de Jacques Tati, Jour de fête (1947) et Les Vacances de Monsieur Hulot (1951), qui resteront dans la mémoire cinéphilique.

René Péron met son talent au service de cinéastes aussi variés qu'Yves Allégret (Dédée d'Anvers, 1947), René Clément (Plein soleil en 1959), ou Roger Vadim (Et Dieu... créa la femme, 1956) Désormais, les acteurs sont l'argument principal de vente au public. L'affiche leur fait la part belle, inscrivant leurs visages bien identifiables au centre de la composition, isolés ou capturés au cœur d'une action-phare du film.

Affiche de René Péron pour Dédée d'Anvers (164 x 239 cm) © ADAGP

René Péron ne travaille pas que pour le cinéma hexagonal. Pour leurs sorties en France, il conçoit de nombreuses affiches de films étrangers : La Mort en ce jardin de Luis Buñuel (1956), La Loi du silence d'Alfred Hitchcock (1952), Ouragan sur le Caine d'Edward Dmytryk (1953)...

      Affiche de René Péron pour La Mort en ce jardin (169 x 122 cm) © ADAGP Affiche de René Péron pour La Loi du silence (163 x 123 cm) © ADAGP

L'une de ses dernières affiches est celle de l'un des premiers films de Stanley Kubrick, Spartacus, en 1959. Réalisée en offset, elle marque la fin de la lithographie.

La fin d'une époque

La disparition de la technique lithographique à l'aube des années 1960 et la consécration de l'offset et du photomontage sonnent en effet le glas de l'œuvre d'affichiste de René Péron. Il se tourne vers l'illustration de livres pour la jeunesse, où il exercera ses talents jusqu'à la fin des années 1960, créant en particulier de nombreuses couvertures et dessins pour la collection Contes et Légendes éditée chez Nathan. Il retrouvera une veine plus graphique, proche de certaines de ses dernières affiches de cinéma, comme celle du film de René Clair, Les Grandes manœuvres, en 1955.

Affiche de René Péron pour Les Grandes manœuvres (168 x 122 cm) © ADAGP

Avec d'autres affichistes, souvent aussi décorateurs, comme Jean-Adrien Mercier, Alain Cuny (le futur acteur) ou le grand Boris Bilinsky, René Péron appartient à la génération qui a donné ses lettres de noblesse à l'affiche de cinéma. Il a dominé l'âge classique du cinéma français, des années 1930 à la fin des années 1960, et ses œuvres font aujourd'hui partie du patrimoine cinématographique.


Véronique Doduik est chargée de production documentaire à la Cinémathèque française.