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Une affaire de femmes : « Olivia » de Jacqueline Audry

Tania Capron - 5 septembre 2019

Après Alice Guy et Germaine Dulac, et avant Agnès Varda, Jacqueline Audry est la seule femme réalisatrice de longs métrages de fiction dans la France de l'après-guerre. En 1951, Olivia, son cinquième film, adapté ˗ avec « beaucoup de goût et de doigté » ˗ du roman éponyme de Dorothy Bussy, connaît le succès tout en faisant scandale.

« Le cinéma est aussi une affaire de femmes : Jacqueline Audry n'a cessé de l'affirmer tout au long de sa carrière. Son cinquième film, Olivia, est à redécouvrir en salles en version restaurée. Un film méconnu d'une réalisatrice oubliée qui a pourtant beaucoup œuvré pour l'affirmation du désir féminin. » (Esther Brejon)

Beaucoup de goût et de doigté

Olivia : Dis-moi ce que c'est d'être amoureux !
Mimi : Non, c'est trop horrible pour en parler, trop délicieux pour y penser.
 Réponse du Crédit national à la demande de financement

« Ce film dont le sujet exige beaucoup de goût et de doigté... »
Réponse du Crédit national à la demande de financement par Memnon Films. CN 482 B339

Malgré le succès des précédents films de Jacqueline Audry, en particulier Gigi, Memnon Films peine à obtenir l'aide du Crédit national pour financer cette production. En effet, Audry s'attelle toujours à des projets ambitieux : films en costumes, reconstitutions d'époque et castings de poids. Le choix de stars est chez elle une constante, qui témoigne de sa position établie dans l'industrie du cinéma. Le dossier de demande de financement détaille devis et cachets : 5 millions de francs pour Edwige Feuillère, 2 millions et demi pour Simone Simon, 2 millions pour Jacqueline Audry ‒ et 250.000 francs pour la jeune première qui interprète Olivia, et endosse comme nom de scène... Marie-Claire Olivia. Memnon obtient finalement une « autorisation de tournage provisoire, sous réserve de passage devant la pré-censure et d'une solide garantie de bonne fin ».

Synopsis d'Olivia

Synopsis, introduction du scénario pour le dossier du Crédit national. CN 482 B339

Ce n'est qu'en 1949 que l'Anglaise Dorothy Bussy, née en 1865, traductrice en titre de son ami André Gide, publie Olivia, dédié à Virginia Woolf, grâce à l'éditeur Leonard Woolf. Si Bussy revendique la fiction pour son unique roman, le texte paraît tout de même sous le pseudonyme d'Olivia, directement issu de son séjour, jeune fille, dans un pensionnat chic des environs de Fontainebleau, établissement fondé par une amie de sa mère et la compagne de celle-ci. Best-seller immédiat, le livre est traduit jusqu'au Japon.

Mademoiselle Julie (Edwige Feuillère) dirige dans l'intelligence, la bienveillance et la gaieté le pensionnat des Avons, qui accueille des jeunes filles de très bonnes familles. Mademoiselle Cara (Simone Simon), sa compagne et associée, dépressive et fragile, se complaît dans un rôle de femme-enfant, prompte à voir des rivales dans leurs élèves. Nouvelle venue, Olivia se prend d'un amour juvénile et éperdu pour Mademoiselle Julie. L'ambitieuse Frau Riesener, professeure d'allemand, saisit cette occasion pour attiser la jalousie de Cara et séparer le couple.

Olivia - photo de plateau

Olivia rencontre Laura, ancienne élève et favorite de Mademoiselle Julie.
Photo de plateau, Roger Forster © ADAGP, Paris, 2019

 

Jeunes filles en robes de bal

Si le synopsis évoque Jeunes filles en uniforme, sorti vingt ans plus tôt en 1931, la façon dont Jacqueline Audry s'empare d'Olivia et le met en scène nous emmène très loin de l'univers de maltraitance carcéral épinglé par Leontine Sagan. Aux Avons, la classe se fait autour de tables rondes qui mettent les enseignantes au niveau de leurs élèves, et toutes partagent les mêmes repas de qualité ‒ quand les jeunes Allemandes chez Sagan sont affamées par une direction qui ne cherche que le profit. Salles d'études et chambres individuelles sont chaleureuses, coquettes, « féminines ». Le découpage technique est émaillé d'indications nombreuses et fouillées à l'intention du décorateur, Jean d'Eaubonne, qui use à profusion de tentures, dais et rubans. Brigitte Rollet, dans son ouvrage Jacqueline Audry, la femme à la caméra, remarque que « ces éléments de décors et ces accessoires participent de la touche Audry, puisqu'on n'en trouve pas trace dans le roman de Bussy ».

Maquette de décor de Jean d'Eaubonne pour la chambre d'Olivia

Les chambres des pensionnaires évoquent plutôt Autant en emporte le vent que Zéro de conduite.
Maquette de décor de Jean d'Eaubonne © Jean d'Eaubonne

Et quand vient la Noël, ces demoiselles s'égaillent avec bonheur dans la forêt de Fontainebleau à la recherche d'un sapin. La scène du bal donné pour la veillée est le point d'orgue de cette peinture d'un gynécée idéal, fait de douceur, d'intimité et de gai savoir : les jeunes filles travesties présentent un défilé de couples de légende, sous le regard encourageant et attendri des professeures.

Olivia - Photo de plateau

Julie et Cara président au bal costumé de Noël.
Photo de plateau, Roger Forster © ADAGP, Paris, 2019

Naissance des pieuvres

« Chaque femme se reconnaîtra dans Olivia. » (Jacqueline Audry)

Difficile de ne pas regarder le choix de porter à l'écran le roman de Dorothy Bussy comme « militant », même si Audry ne s'est jamais positionnée dans cette optique, à la différence de sa sœur Colette Audry, écrivaine, féministe, résistante, proche de Beauvoir et de Sartre, qui d'ailleurs signe le scénario d'Olivia. Dans Les Malheurs de Sophie, Gigi et Minne, l'ingénue libertine, Audry explorait déjà l'envol amoureux de toutes jeunes femmes, avec un parti pris très net en faveur de ses héroïnes et de leurs choix, qui néanmoins restaient ancrés dans un domaine hétérosexuel « normal », avec à la clef mariage et épanouissement selon un schéma conventionnel. Ici, la relation sans équivoque de Julie et Cara se solde par un « divorce » en bonne et due forme devant notaire, avec l'équivalent d'une « pension » versée par Julie qui laisse à sa compagne tous les droits sur l'établissement. Les regards fiévreux de la superbe Edwige Feuillère et ses élans vers ses protégées (même si l'on en pressent toujours la chasteté et le respect), exposent sans ambiguïté les pulsions qui l'animent ‒ les avis sont unanimes sur sa prestation remarquable, son plus beau rôle pour nombre de critiques, dont certains déplorent tout à la fois qu'elle ait pu se fourvoyer dans un rôle aussi « malsain ».

Affiche de Marcel Jeanne, 1950

Cara, séductrice, capricieuse, exige d'être au centre des passions.
Affiche de Marcel Jeanne, 1950 © ADAGP, Paris, 2019

« Audry pense la chair. Chez elle, tout passe par le corps, le geste, la posture ‒ puis l'objet qui s'en va relier ce corps au décor. Telle qu'on la perçoit dans Olivia, la direction d'actrice est pour la cinéaste une direction physique (qui peut aller jusqu'au malaise, par exemple pour le vomissement de l'adolescente face au cadavre). La tragédienne Edwige Feuillère, qu'on a connue souvent guindée, lutte ici contre ses élans sensuels et, parfois, abdique, avec une franchise qui laisse pantois : une épaule nue furieusement embrassée, une paupière choyée, une taille presque étreinte, un menton caressé, une main donnée puis reprise. » écrit Philippe Roger.

Jacqueline Audry, femme libre

Les garants de la morale se déchaînent contre Olivia, qui parle de manière on ne peut plus frontale et assumée d'homosexualité féminine, sans discours normé ou didactique, sans jugement moral, ce qui passe très mal. Pourtant les médias populaires, tel Cinémonde, qui lui consacre plusieurs reportages et interviews, assurent la promotion du film. Pour preuve de l'intérêt qu'il suscite, l'avalanche de critiques dont il fait l'objet, dithyrambiques pour quelques-unes, indignées et méprisantes jusqu'à la hargne pour beaucoup d'autres. comme dans Aux Écoutes (4 mai 1951) : « Cette institution pour jeunes filles 1880 est une belle pétaudière. On a envie d'y voir entrer un beau malabar qui distribuerait quelques gifles, histoire de remettre le cœur de ces dames à la place que la nature lui a assignée. »

Olivia - Photo de plateau

Frau Riesener guide Olivia vers le grand escalier, où folâtrent les jeunes pensionnaires en attendant l'entrée en scène de la reine Julie.
Photo de plateau, Roger Forster © ADAGP, Paris, 2019

Film réalisé par une femme, adapté par une femme, d'un roman écrit par une femme, joué par des femmes, le fait est suffisamment rare pour être souligné presque systématiquement dans l'abondante presse de l'époque ‒ ainsi que l'absence d'hommes, qui expliquerait selon certains la médiocrité du résultat. Dans chacun de ses seize films, Jacqueline Audry n'aura cessé de parler de sexualité féminine et de proposer des modèles de femmes qui choisissent de disposer librement de leur vie et de leur corps. Et y parviennent. Ce qui la démarque également d'Ida Lupino, sa seule consœur à l'époque, dont les films, fidèles aux codes hollywoodiens, continuent à montrer des femmes victimes d'un monde d'hommes, même s'il s'agit de le condamner. Les apartés pétillants d'Yvonne de Bray et de Suzanne Dehelly, qui incarne avec une savoureuse drôlerie une professeure de mathématiques sans vocation, ajoutent à l'intelligence malicieuse et philosophe de l'ensemble.

« Cette frontalité sidérante encore aujourd'hui du sujet traité, fidèlement outrée, ne doit pas oblitérer le talent réel de la mise en scène d'Audry, son sens de l'espace, de la caractérisation (les pensionnaires ont des physiques disparates, pas la mignonnerie d'ingénues canoniques), le travail étudié des accents et des tessitures » constate Camille Nevers dans Libération.

Maquette d'affiche de Cyril Arnstam, 1950

« Remettre le cœur de ces dames à la place que la nature lui a assignée. »
Maquette d'affiche, Cyril Arnstam, 1950 @ Cyril Arnstam

En 2019, la projection d'Olivia clôture le 42e Festival international de films de Femmes de Créteil, qui avait déjà rendu un hommage la réalisatrice en 2015. « Gardons-nous de faire de l'oubliée Jacqueline Audry une cinéaste soudain culte ou une curiosité genrée, ce serait en faire trop ou à côté », nuance Camille Nevers dans Libération. « La tirade finale de Mademoiselle Julie évoquant ses luttes, sa fierté, ses victoires, mais aussi sa grande lassitude, se retrouvera plus tard dans la bouche d'Audry rappelant ses batailles et l'énergie dont elle a dû faire preuve dans sa carrière et dont elle se demandait à la fin de sa vie comment elle n'avait pas abandonné » écrit de son côté Brigitte Rollet.

Peut-être faut-il simplement remettre à la place qui fut la sienne cette amoureuse tenace de la caméra, pionnière sans étendard du film de femme(s).


Références :

Articles

  • Esther Brejon, « Redécouverte d'une œuvre féministe : Olivia, de
    Jacqueline Audry », Revus & Corrigés, 18 décembre 2018
  • Philippe Roger, « Penser la chair, le cinéma de Jacqueline Audry »,
    Jeune Cinéma, décembre 2015
  • « Olivia, drame culotté », Camille Nevers, Libération, 5 décembre 2018
  • « Chaque femme se reconnaîtra dans Olivia », Jacqueline Audry, citée en titre d'un article en double page dans Cinémonde, 21 avril 1951.

Ouvrage

Brigitte Rollet, Jacqueline Audry, la femme à la caméra, Presses universitaires de Rennes, 2015. Voir aussi cet ouvrage au sujet de l'histoire de Marie Souvestre et Caroline Dussault, directrices des Ruches, qui inspirent le roman de Dorothy Bussy.

Archives

Collection jaune : CJ 1081 B145
Fonds Crédit national : CN 482 B339
Découpage technique : SCEN 781 3525

DVD
Édition Les Films du Jeudi, restauration effectuée avec le concours du CNC. Voir sur le site de l'éditeur le très beau dossier de presse de l'époque avec des photos : http://www.filmsdujeudi.com/images/dossiers_presse/LOLIV01/dpoliv01.pdf


Tania Capron est médiathécaire à la Cinémathèque française.