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La Restauration des « Trois visages de la peur » de Mario Bava

Hervé Pichard - Patricia Barsanti - 3 juillet 2019

Afin d’accompagner l’hommage à Mario Bava, la Cinémathèque française a participé à la restauration d’un des films majeurs du cinéaste, Les Trois visages de la peur, aux côtés de la société Cinématographique Lyre, avec le soutien du CNC, du Ministère italien, et de la Fondazione Cineteca di Bologna.

Les Trois visages de la peur - segment La Goutte d'eau (Mario Bava, 1963)

Les Trois visages de la peur - segment La Goutte d'eau (Mario Bava, 1963)

La restauration des Trois visages de la peur

Les travaux ont été réalisés en 4K au laboratoire L’Immagine Ritrovata à Bologne et à Paris pour le traitement de l’image, et au Studio L.E. Diapason pour la restauration du son, à partir des négatifs image et son. Deux versions du film, italienne et française, ont pour l’instant été restaurées. Malgré son intérêt et ses nombreuses différences de montage avec les versions européennes, la version américaine a pour l’instant été laissée de côté. C’est une copie 35 mm d’exploitation française qui a servi de référence pour l’étalonnage, étape essentielle chez Mario Bava, qui se montrait particulièrement exigeant sur la lumière et la couleur de ses films. Aussi, les inserts respectifs des versions, retrouvés sur les éléments négatifs et sur une copie italienne d’époque, ont été intégrés.

Une attention particulière a été apportée à la restauration du son : suppression des imperfections sonores dues à l’usure des éléments argentiques, qui permet de retrouver la finesse du mixage d’origine et de la bande musicale tout en relief (musique de Roberto Nicolosi, parfois angoissante, parfois drôle, reflet de l’ironie du réalisateur).

Tourné en 1963 par le maître incontestable du film d’horreur italien, Les Trois visages de la peur est certainement l’un des films d’angoisse les plus marquants de cette période. Il souligne l’implication artistique de ce réalisateur érudit, son sens de la mise en scène, sous l’influence des « arts majeurs », de la littérature à la peinture. L’éclairage raffiné, le choix insolite des couleurs et le traitement ingénieux et efficace de la bande sonore offrent un film hors du commun, marquant un engagement formel inégalable. On y retrouve inévitablement de nombreux ingrédients du genre, sonores ou visuels, de ces courants d’air froid qui claquent les portes brutalement aux grincements des marches d’escaliers des vieilles maisons si peu accueillantes, de l’omniprésence furtive de chats noirs, de toiles d’araignées et de chiens hurlants, aux zooms rapides sur les cadavres encore chauds ou décomposés. Mario Bava, en réalisant ses trois histoires imprégnées de destins morbides, propose un jeu subtil au service des corps érotisés, mêlant ainsi désir charnel et angoisses morbides.

L’importance de respecter les couleurs et l’éclairage d’origine

L’éclairage surprend dès le premier épisode Le Téléphone, qui se déroule en grande partie dans un seul espace confiné, l’appartement de Rosy (interprétée par Michèle Mercier). La lumière de la pièce principale évolue régulièrement, de l'éclat à la pénombre, créant des zones sombres particulièrement ingénieuses, isolant le personnage, introduisant progressivement un climat angoissant, et sublimant le visage effrayé de Michèle Mercier. Démarche subtile et habile : c’est Rosy elle-même, en allumant et en éteignant les lumières de son appartement, pour se cacher ou se rassurer, qui modifie l’éclairage du film, traduisant ainsi l’évolution de ses propres angoisses.

La lumière bleue flamboyante du ciel dans l’épisode suivant, Les Wurdalaks, surprend aussi par son audace. Elle permet de créer un climat irréel et pictural dès les premières images, mais aussi de détourer les décors nocturnes et insolites, en particulier la maison isolée, les paysages désolés et surtout les ruines du château, inspirées sans aucun doute des toiles peintes du XVIIIe représentant des ruines romaines, entre autres celles d’Hubert Robert.

De même, dans le troisième épisode, La Goutte d’eau, l’appartement fantomatique de la jeune infirmière (interprétée par Jacqueline Pierreux) offre un éclairage verdâtre qui semble devenir incontrôlable. Il accompagne progressivement l’hystérie et la folie de son héroïne. Pourtant, tous les changements rapides et brutaux de lumière sont justifiés narrativement : l’éclairage au néon de la « Green Tavern » au dehors, clignote sans cesse dans un mouvement régulier, et l’orage vient ajouter une obscurité pesante et aléatoire.

Mario Bava, inspiré par la littérature fantastique, sera aussi marqué par des œuvres picturales et des mouvements artistiques qu’il réutilisera dans ses films. On retrouve des formes de l’expressionnisme allemand dans le jeu figé de certains de ses acteurs, qui se calquent sur leurs prédécesseurs muets chez Murnau. Les figures découpées en contre-jour et les ombres portées trouvent leurs formes dans ce même cinéma. Le cinéaste est, de façon plus subtile, influencé par des portraits romantiques. La caméra se pose en douceur sur les corps meurtris, sur les regards fragiles et les visages effrayés de ces personnages qui désirent en vain se protéger de leur triste destin.

L’engagement artistique et poétique de Mario Bava, offre ses lettres de noblesse à un genre longtemps dénigré, et aura une influence majeure sur de nombreux cinéastes, de Sam Raimi à Quentin Tarantino en passant par Nicolas Winding Refn et, bien sûr, Dario Argento. Ses inspirations diverses et assumées, sa façon de les détourner, contribueront à le classer comme un artiste contemporain, inventeur de formes, proposant une écriture innovante, qu’elle soit visuelle ou narrative.

Les Trois visages de la peur ressort en salles, distribué par Théâtre du Temple, à partir du 3 juillet 2019.


Hervé Pichard est responsable des acquisitions et chef de projet des restaurations de films à la Cinémathèque française.

Patricia Barsanti préside la société Cinématographique Lyre. Fondée en 1952 par Alberto Barsanti, cette société est dédiée à la coproduction, le plus souvent avec l'Italie, de grands classiques (L'Avventura, Main basse sur la ville...), ou de fleurons du cinéma de genre (La Bataille de Marathon, Les Trois visages de la peur, Les Loups dans l'abîme...). Passée ensuite par la distribution et le doublage, Lyre gère un catalogue d'environ 200 films en propriété, ainsi que plusieurs centaines d'autres titres sous mandat de tiers, et continue à restaurer, diffuser et promouvoir le cinéma européen pour le public d'aujourd'hui.