En utilisant ce site, vous acceptez que les cookies soient utilisés à des fins d'analyse et de pertinence     Oui, j'accepte  Non, je souhaite en savoir plus

Hollywood décadent : portrait de famille

Hélène Lacolomberie - 11 janvier 2017

Le cinéma est une grande famille. Hollywood est une grande famille. Où chacun a sa place. Avec la mort de la période classique des grands studios, une certaine forme de décadence s'incarne dans une poignée d'acteurs qui ont vieilli avec et dans le système qu'ils ont contribué à édifier. Et dans un savant jeu de miroir que seule l'industrie du cinéma peut inventer, ces studios qui les ont façonnés vont aussi filmer cette déchéance.

Dans la famille Hollywood décadent, le grand-père

Incarné par un John Wayne au crépuscule de sa gloire et de sa vie, c'est peut-être le personnage le plus touchant de la famille. L'acteur démarre à Hollywood dans les années 30 comme jeune premier. Il est longtemps le visage viril d'une Amérique sûre de sa force tranquille, le cow-boy sans âge mais toujours séduisant. Jusqu'à Rio Bravo, le dernier film où il peut encore être crédible pour conquérir une Angie Dickinson de 25 ans plus jeune que lui. Il n'est ensuite plus qu'un homme avec qui on accepte de dormir « parce qu'il est plus confortable », à l'image du Colonel McNally de Rio Lobo.

Le Dernier des géants de Don Siegel, au titre français symbolique, et qu'il tourne malade, abîmé, s'entremêle avec sa vie privée. Son personnage est atteint d'une maladie incurable et, récusant cette fatalité, choisit de partir la tête haute, les armes à la main. Comme John Wayne, donc, qui se refuse à quitter la scène autrement qu'avec un dernier film. L'acteur a surmonté quelques années plus tôt un cancer du poumon. L'histoire est connue : sur le tournage du Conquérant, de Dick Powell, de nombreux membres de l'équipe, dont sa comparse Susan Hayward, sont tombés malades. Et pour cause : le tournage a eu lieu à proximité d'un site d'essai nucléaires.

Pendant le tournage du Dernier des géants, John Wayne est cette fois rongé par un cancer de l'estomac, et il ne s'en cache pas, il s'en sert, même, pour nourrir son interprétation. De même que Don Siegel qui joue sur l'évolution de John Wayne à travers ses films dans sa séquence d'ouverture. On est en 1976, et à ses côtés, James Stewart et Lauren Bacall ne sont plus de la première fraîcheur, eux non plus. La carrière du Duke va se clore dans un bel adieu, et c'est finalement tout l'Ouest et tout un pan du western qui meurent avec lui.

Dans la famille Hollywood décadent, la grand-mère

Qui d'autre que Bette Davis ? Qui, si ce n'est l'actrice qui peut-être assume le plus, et le mieux, son vieillissement à l'écran... Bette Davis joue toujours des femmes de son âge, sans jamais pécher par coquetterie, elle s'enlaidit parfois à dessein. S'en contrefiche. Et de ce fait contrôle en même temps parfaitement son image. En 1949, elle quitte la Warner après le tournage chaotique de La Garce de King Vidor. Elle tourne pour la Fox le magistral Eve sous la direction d'un Mankiewicz au sommet, et s'investit pleinement dans un rôle en forme de passage de témoin. La lumière brille encore, mais elle s'enlise ensuite dans une série de films beaucoup moins ambitieux, et surtout pas à la hauteur de son talent – hormis La Star, de Stuart Heisler, tourné en 1952, et qui lui vaut une neuvième nomination à l'Oscar.

Elle qui a été la superstar des studios, remaniant ses scénarios, choisissant ses réalisateurs, va perdre ce statut en quittant le système, et voit sa carrière s'effriter pendant une bonne dizaine d'années.

Il faut un film de Capra, Milliardaire d'un jour, mais surtout une réalisation signée Robert Aldrich pour qu'elle renoue avec la gloire. Qu'est-il arrivé à Baby Jane ? sort en 1962, avec une Bette Davis changée, vieillie, qui se met en scène sans complexe dans ce rôle d'une ex-enfant star décatie, ravagée par le temps et enfermée dans sa folie.

L'actrice revendique son âge, en rajoute, et la décrépitude de son propre corps qu'elle porte haut est à elle seule une métaphore terrible de l'effondrement d'un certain cinéma. Aldrich pousse jusqu'à la jubilation le curseur de la cruauté, et le film devient le manifeste du déclin d'Hollywood période dorée.

Elle continuera imperturbablement d'apparaître à l'écran, grand ou petit, année après année, jusqu'à près de 80 ans, mais avec une aura sensiblement écornée.

Dans la famille Hollywood décadent, la mère

Elizabeth Taylor a été des années durant la fille idéale de l'Amérique, la teenager modèle, sage et asexuée, la star de la série des Lassie, des films familiaux du samedi soir de la fin des années 50.

Elle est désormais la femme mûre, en âge de jouer la figure maternelle solide et protectrice classique. Mais une mère qui aurait quelque peu dévié : alcoolique, sexuellement libérée ou nymphomane, hystérique, brossant le tableau complet de la névrose hollywoodienne. Ses rôles ont pris de l'épaisseur, son jeu aussi. On est passé de la sage jeune femme de Géant à l'épouse frustrée de La Chatte sur un toit brûlant. À une prostituée dans La Vénus au vison, à la toute-puissante Cléopâtre, à la quadragénaire violente de Virginia Woolf. Et à la mère célibataire, sensuelle et libérée, du Chevalier des sables, dans lequel elle tient la dragée haute à Richard Burton, avec qui elle forme un couple explosif à l'écran comme à la ville.

L'actrice accompagne l'évolution de la société américaine à travers le cinéma. C'est la fin de la femme étiquetée « famille », exclusivement cantonnée à son rôle de pilier du foyer. Le vernis s'écaille et dévoile une sexualité féminine assumée qui frise parfois la pathologie, et dont Liz Taylor est l'un des plus beaux vecteurs.

Dans la famille Hollywood décadent, le père

C'est donc logiquement Richard Burton qui vient compléter le couple. Il agit comme le révélateur de la féminité bouillonnante d'Elizabeth Taylor. À la ville, il est son époux tumultueux, celui avec qui elle sombre, se déchire, vit, s'étoffe, aime, se déchire encore. À l'écran, leur relations sont tout aussi intenses, compliquées, chaotiques. Et surtout passionnelles. Depuis Cléopâtre, le film de la rencontre, jusqu'au triomphe de Virginia Woolf, où ils mettent presque en scène leurs propres disputes, leurs sentiments s'inscrivent sur la pellicule. Avec plus ou moins de bonheur certes, mais toujours en miroir de leur vie pas si privée, dont la presse et le public se délectent.

Tels deux ados en crise perpétuelle, ils sont le couple décadent par excellence. Leur beauté classique n'est plus qu'un écho sur leurs visages et leurs corps qui trahissent la vie, la maturité, sur le fil, juste avant l'usure.

Dans la famille Hollywood décadent, la fille

C'est Carroll Baker, lolita aguicheuse pour Kazan, qui jette le trouble dans la famille. Dans Baby Doll, elle joue une femme-enfant excitante, perverse à souhait, et se pose d'emblée, comme sa comparse Sue Lyon, en fer de lance d'un nouveau modèle adolescent.

On est loin des teenagers pures et policées par les studios, la Judy Garland du Magicien d'Oz ou la Liz Taylor bien sage des débuts. Désormais, on montre l'adolescente et ses émois, ceux qu'elle ressent, mais aussi ceux qu'elle suscite.

Le cas Baker est un peu différent des autres membres de cette famille recomposée, puisqu'elle émerge lorsque s'amorce leur chute. Carroll Baker fait en réalité partie de cette génération que Hollywood tente de lancer, une génération perdue d'avance, bradée par un marketing raté. Très vite, la poupée change de registre et joue à son tour des personnages décadents. Symbole parmi les symboles, c'est la sulfureuse Jean Harlow qu'elle incarne dans le biopic de Gordon Douglas en 1965.

Puis, virée par la Paramount et opportunément attirée par les promesses de la dolce vità romaine, elle quitte Hollywood pour l'Italie et ses giallos. À cette époque, Cinecittà a pris la suite du rêve hollywoodien, un peu à contre temps. D'abord remarquée et demandée par Marco Ferreri, qui la met sur orbite, Carroll Baker se retrouve à jouer dans des séries B, mais elle s'en accommode très bien. Elle tourne pour Umberto Lenzi, pour Sergio Martino, dans des longs métrages qui convoquent, de très loin, Hitchcock ou Clouzot.

Après un bref retour sur le grand écran américain en 1977, avec la comédie fantastique Andy Warhol's Bad, sa carrière s'achève doucement dans les années 80 à coup d'apparitions dans divers téléfilms américains.

Dans la famille Hollywood décadent, le fils

Warren Beatty débute pour Elia Kazan dans La Fièvre dans le sang. Adolescent tourmenté, il est le jeune premier idéal, l'un des acteurs les plus prometteurs de sa génération. Il est beau gosse, brillant, malin, sa réussite est toute tracée. Warren Beatty va devenir le Golden Boy d'Hollywood en même temps que l'un de ses Casanova les plus notoires. Question de timing peut-être aussi, il amorce le virage pied au plancher vers le Nouvel Hollywood. Et le négocie parfaitement.

Mieux que tout autre, il est l'acteur de la transition, le nouveau Brando, le nouveau James Dean, façonné par Arthur Penn, Altman, Pakula et consors. Puis il réalise ses propres films, les produit même.

Le fils est parvenu à prendre la relève.

Tel un phénix, ou plutôt un caméléon, Hollywood revit. Dans la douleur, parfois, mais le cinéma est opportuniste, et se repaît de ses propres turpitudes. Du Hollywood décadent sera née une forme de renouveau. Hollywood ne meurt jamais.

 


extraits :

  • Le Dernier des géants (The Shootist), Don Siegel, 1976
  • Qu'est-il arrivé à Baby Jane ? (What Ever Happened to Baby Jane ?), Robert Aldrich, 1962
  • Le Chevalier des sables (The Sandpiper), Vincente Minnelli, 1965
  • bande-annonce de Baby Doll, Elia Kazan, 1956
  • bande-annonce de La Fièvre dans le sang (Splendor in the Grass), Elia Kazan, 1961.

Hélène Lacolomberie est chargée de production web à la Cinémathèque française