En utilisant ce site, vous acceptez que les cookies soient utilisés à des fins d'analyse et de pertinence     Oui, j'accepte  Non, je souhaite en savoir plus

De « The Alien » à « E.T. », du film maudit de Satyajit Ray au succès planétaire de Steven Spielberg

Hélène Lacolomberie - 10 novembre 2016

États-Unis, juin 1982.
E.T. sort sur les écrans et émeut toute l’Amérique. Le film s’installe rapidement en tête du box-office mondial pour y rester plus d’une décennie. Ce succès phénoménal permet à son réalisateur, Steven Spielberg, de conquérir définitivement son autonomie et de créer sa propre maison de production, Amblin Entertainment. La popularité du film ne se dément pas au fil des ans et de ses diverses ressorties en salles, et l’amitié entre le petit extra-terrestre et le jeune Elliott rencontre le succès qu’on sait.
Ce que l’on connaît moins, en France, c’est la polémique discrète que traîne E.T. dans son sillage. Pour mieux comprendre, il faut revenir 20 ans en arrière et voyager jusqu’à Calcutta…

Bengale, 1962.
Les enfants du pays se régalent des nouvelles qui paraissent dans le magazine Sandesh. Fondée par le grand-père du réalisateur Satyajit Ray, la revue est toujours restée dans le giron de la famille. Elle cesse de paraître à la mort du père de Ray au milieu des années 20, mais Ray en reprend la production au début des années 60. De la maquette à l’édition, en passant par les illustrations intérieures et les couvertures, il s’investit totalement dans ces deux autres passions que sont pour lui l’écriture et le dessin, et signe la plupart des récits. Parmi eux, Bankubakur Bandhu (L’Ami de Banku Babu), qui paraît en 1962. Ray y relate la rencontre d’une petite créature humanoïde, dont le vaisseau atterrit au milieu d’un étang, avec un enfant d’un village bengali voisin.

Sri Lanka, 1964.
Le romancier Arthur C. Clarke reçoit une lettre de Satyajit Ray – les deux hommes se connaissent et correspondent depuis 1960 – dans laquelle le réalisateur lui confie vouloir tourner un film de science-fiction, et porter son histoire à l’écran. Clarke, séduit par l’idée, le met alors en relation avec son proche ami Mike Wilson, ancien plongeur, touche-à-tout, reconverti dans la production. « Lorsqu’un tel homme vous affirme qu’il est prêt à conclure un accord de coproduction avec vous, vous avez tendance à lui faire confiance » écrira Ray bien plus tard.

Bengale, 1966.
Entre deux tournages – il vient d’achever Charulata – Satyajit Ray a rédigé un scénario détaillé. Le script de The Alien est né. Dans ses notes préparatoires, Ray évoque un extra-terrestre amical, ce qui constitue alors une exception, à une époque où la science-fiction conçoit généralement les aliens comme des envahisseurs hostiles. La fiche d’identité de la créature est ainsi libellée : « c’est un croisement entre un gnome et un enfant affamé, tête large et corps malingre. Est-ce un mâle ou une femelle ? On ne sait pas. Mais son aspect dégage avant tout une sorte d’innocence éthérée, et il est difficile de lui prêter des intentions malveillantes ou un quelconque pouvoir. Le sentiment d’étrangeté est renforcé par sa ressemblance avec un enfant malade ». Ray étaye même sa description de plusieurs croquis qu’il dessine pour l’occasion.

L’alien imaginé par Ray est passionné par les plantes et les différentes espèces animales environnantes. Il entre en contact télépathique avec Haba, enfant abandonné dont la solitude trouve enfin un sens. Pour figurer leur amitié, Ray prévoit de filmer des parties de cache-cache dans un monde onirique truffé de formes géométriques. La créature multiplie les maladresses auprès des adultes du village, mais la nuit suivant son arrivée, le riz mûrit subitement. Les villageois interprètent ce signe comme un miracle, et voient, dans la flèche du vaisseau spatial qui émerge de l’étang, le sommet d’un ancien temple englouti, qu’ils commencent à vénérer.
Autour d’eux gravitent trois personnages : Mohan, un jeune journaliste de Calcutta ; Joe Devlin, un ingénieur américain originaire du Montana, et son associé, Bajoria, riche industriel issu de la caste indienne des Marwaris. Le script comporte différentes précisions sur les activités des trois hommes, leur travail, et sur les farces imaginées par l’alien.
Ray choisit de clore son histoire sur le départ du vaisseau qui emporte à son bord la créature, l’enfant, et de nombreux spécimens de faune et de flore terrestres.

États-Unis, début 1967.
Ray et Mike Wilson ont tissé de solides liens d’amitié, et les deux hommes, après avoir discuté à maintes reprises du scénario, commencent à réfléchir au casting. Ray avance le nom de Peter Sellers, qu’il a vu et apprécié dans Dr Strangelove de Stanley Kubrick, et qui a déjà joué un Indien dans Les Dessous de la millionnaire d’Anthony Asquith. Convaincu que la présence au générique de la star de La Panthère rose ne pourrait qu’aider à rassembler le budget nécessaire aux effets spéciaux, Ray lui destine le personnage de Bajoria. De fait, Sellers est alors sur le plateau de The Party dans le costume du fameux Hrundi V. Bakshi, et Ray est impressionné. Il déclarera même des années plus tard que Sellers était alors pour lui le seul acteur américain susceptible d’incarner un Indien, « capable de faire avec sa voix et sa langue des choses tenant du miracle. » De son côté, Peter Sellers ignore tout du travail du réalisateur bengali. Ray organise alors à son intention une projection de Charulata, d’où l’acteur ressort en larmes. « Pourquoi avez-vous besoin de moi ? Je ne suis pas meilleur que vos acteurs, vous savez… », lui déclare-t-il. Finalement, après plusieurs entrevues, Peter Sellers donne son accord pour figurer au casting.

Dans un bel élan d’enthousiasme, Wilson emmène ensuite Ray à Hollywood. Tout semble alors aller pour le mieux. Steve McQueen, brièvement, puis plus sérieusement Marlon Brando sont pressentis pour interpréter l’ingénieur, et Mike Wilson fait miroiter à Satyajit Ray un accord avec la Columbia. Confiant, et ignorant des usages hollywoodiens, Ray se rend coupable de négligence et omet de déposer le scénario à Calcutta, le privant d’un copyright providentiel.

États-Unis, fin 1967.
Les choses se compliquent peu à peu. On parle désormais de James Coburn en lieu et place de Marlon Brando qui s’est retiré du projet, mais surtout, Ray commence à avoir de sérieux doutes envers Peter Sellers. « Ce n’est jamais bon signe qu’un comédien de son envergure accepte de se soumettre aux caprices de réalisateurs qui ne raisonnent qu’en termes de comédie. En a-t-il seulement conscience ? » s’interroge alors le réalisateur.

Peter Sellers n’est d’ailleurs pas au meilleur de sa forme, confronté à des difficultés conjugales qui entachent sa vie professionnelle. Son enthousiasme s’essouffle, et la correspondance qu’il entretient avec Ray s’en ressent. Lui qui se déclarait jusqu’alors prêt à jouer un second rôle écrit qu’il n’envisage plus désormais de s’en contenter. Ce à quoi Ray lui rétorque : « Cher Peter, si vous souhaitiez un plus grand rôle, vous auriez dû m’en informer dès le début. En me le disant seulement maintenant, vous venez de crever définitivement le ballon The Alien, qui, je l’admets, se serait de toute façon dégonflé tôt ou tard ». Et surtout, Ray assiste à une projection de The Party qui vient alimenter ses doutes : « Il joue un Indien, mais dans un décor hollywoodien…c’est une caricature des plus lourdes et des plus insipides qu’on ait jamais vues à l’écran ». Ray estimera plus tard qu’il aurait été, dans ces conditions, très compliqué de travailler avec Peter Sellers.

L’amertume de Ray va encore s’amplifier, lorsqu’il réalise que Mike Wilson a déposé le scénario sous leur deux noms sans l’en informer… et que de nombreux exemplaires photocopiés circulent dans tout Hollywood. Un voyage à Londres à l’automne achève d’enterrer leur amitié : Satyajit Ray découvre que Wilson, non content de s’être octroyé une part de l’écriture du scénario, s’est attribué le rôle de producteur associé, sans aucune concertation préalable. Et surtout, il a perçu de la Columbia une avance de 10.000 dollars dont personne n’a jamais vu la couleur. La trahison est complète.

Devant le refus de Wilson de renoncer à ses prérogatives d’« auteur », Satyajit Ray abandonne le projet : « J’ai quitté Hollywood avec l’intime conviction que The Alien était maudit » expliquera-t-il des années plus tard. « Si je n’avais pas été trompé par cet homme, si cet incident n’avait pas eu lieu, j’aurais fait le premier film de science-fiction du genre aux États-Unis ».

Calcutta, 1968.
Satyajit Ray reçoit une lettre d’Arthur Clarke, qui l’informe que Mike Wilson s’est soudainement rasé la tête et s’est retiré pour méditer. Wilson écrit également de son côté à son ancien ami qu’il renonce à ses droits d’auteur. Mais le mal est fait, Satyajit Ray a définitivement tourné la page et se consacre à d’autres projets.

Hollywood, années 70.
Quelques tentatives pour relancer The Alien, dont celle du producteur indien Ismail Merchant, émaillent la décennie. En vain.
Il faudra attendre 2003 pour que le fils de Satyajit Ray, Sandip Ray, propose une nouvelle adaptation pour la télévision indienne, qui reprend la trame de la nouvelle originale : c’est avec un instituteur et non pas un enfant que l’extra-terrestre se lie d’amitié. Réalisée par Kaushik Sen, cette fiction sera finalement diffusée en 2006 en Inde sous le titre d’origine Bankhubabur Bandhu.

1982.
À la sortie de E.T., il se trouve bien quelques voix, dont celle d’Arthur Clarke, qui s’élèvent et pointent les ressemblances frappantes avec le scénario de Satyajit Ray. Les ingrédients sont les mêmes, la complicité entre la créature pacifiste et l’enfant, l’hostilité menaçante des adultes, les maladresses de l’alien et son attrait pour les plantes. Le réalisateur bengali ira dans le même sens au cours de plusieurs interviews dans les années 80.
D’autres soulignent que la Columbia, détentrice du script de The Alien à l’origine, a produit Rencontres du troisième type et devait initialement financer E.T., avant de laisser place à Universal.
Interpellé, Spielberg se défend d’un quelconque plagiat, arguant qu’à l’époque il n’était encore qu’un étudiant – même s’il a alors déjà quelques réalisations à son actif. C’est finalement Ray lui-même qui mettra un point presque final à la discussion, en livrant sa propre critique de E.T. : « Mon alien avait une apparence plus intéressante, sans yeux, avec seulement des orbites. Il devait se déplacer comme en apesanteur, il avait un certain sens de l’humour, de l’espièglerie. Je pense qu’il avait plus de fantaisie. » Ray trouve même le personnage d’E.T. presque banal. Mais il admet aussi très volontiers que le film est par ailleurs réussi, et que Spielberg est prodigieux lorsqu’il s’agit de diriger de jeunes acteurs : « les enfants sont merveilleux, Spielberg a un réel talent, et je ne suis pas sûr que j’aurais su m’y prendre aussi bien ».

Mais le script a tellement circulé à Hollywood qu’il est impossible d’en retracer le parcours précis… Martin Scorsese lui-même alimentera la polémique : « Je n’ai pas peur de dire que le E.T. de Spielberg a été influencé par l’Alien de Ray ». Resterait alors à se pencher également sur la filiation, certes revendiquée, entre le Abhijaan de Satyajit Ray et le Taxi Driver de Scorsese…


Hélène Lacolomberie est chargée de production web à la Cinémathèque française.