En utilisant ce site, vous acceptez que les cookies soient utilisés à des fins d'analyse et de pertinence     Oui, j'accepte  Non, je souhaite en savoir plus

Restauration de « L'Or des mers » de Jean Epstein

Emmanuelle Berthault - 30 avril 2014

En Bretagne, Jean Epstein tourne une série de films semi-documentaires, semi-fictions, avec des comédiens non professionnels, marins et habitants du cru, décrivant les rudes conditions de vie des îliens. Epstein rompt avec le mode de production du cinéma institutionnel de l’époque. Il qualifie lui-même L’Or des mers de « documentaire artistique ». Il cherche une « vérité cinématographique », de nouvelles formes, moins esthétiques et plus ethnographiques, accompagnant en cela Robert Flaherty, qui tourne quasiment en même temps sur une île irlandaise L’Homme d’Aran.

Le tournage de L’Or des mers a lieu pendant l’hiver 1931-1932 sur l’île d’Hoëdic. Les conditions sont difficiles, l’équipe technique doit composer avec les éléments. Le négatif image est même perdu à cause de l’humidité ambiante, et Epstein doit recommencer les prises de vue.

Inutile de tenter de résumer le film mieux qu’Epstein : « À Hoëdic, qu’un brave homme de prêtre ne peut pas gouverner mieux qu’il ne le fait, tous les pêcheurs sont pauvres et même misérables au-delà de toute imagination. (…) Parmi ces pêcheurs, le plus pauvre, tellement pauvre qu’il est rejeté par tous, un vieux, vit en brebis galeuse dans l’île. Un soir, en rôdant sur la grève, il trouve une caisse abandonnée par la marée et la cache. Aussitôt l’imagination des habitants pare cette découverte de leurs propres rêves. Il est certain que le vieux possède une caisse pleine d’or et lui qui était repoussé par tous devient l’objet de régalades, de noces, de flatteries, qui ont pour but de lui arracher son secret. Tant et si bien qu’il en crève de boisson… La convoitise se reportera sur sa fille, autrefois bannie comme lui. Le plus beau gars du pays lui parle même de l’épouser, mais bientôt pris à son propre piège, parce que la petite est gentille et tendre, il en devient amoureux et c’est elle qu’il désire autant que le trésor… La cupidité de ceux qui l’entourent ne l’empêchera pas de posséder l’une, sinon l’autre… »

À sa sortie, le film est globalement bien reçu par la critique, avec néanmoins une réserve sur la bande sonore : Marcel Carné, qui par ailleurs aime le film, lui reproche dans Cinémagazine « une adaptation musicale qui manque de discrétion ». La critique de La Cinématographie française le rejoint : « Ce drame de la mer et de la nature est, intrinsèquement, une très belle et farouche œuvre qu’il eût été nécessaire de montrer telle qu’elle fut prise, c’est-à-dire en version muette, sans les dialogues rajoutés après coup, et surtout sans une musique trop ambitieuse et tonitruante qui assourdit les oreilles et gêne le spectateur, lequel voudrait admirer paisiblement l’émouvante tragédie « visuelle » brossée par Epstein. Malgré ces défauts, L’Or des mers est un film de grand intérêt réservé surtout aux amateurs de documents et de films sans chiqué. »

Epstein lui-même n’est pas satisfait de cette bande son, mais la société de production Synchro-Ciné ne lui laisse pas le choix. La post-synchronisation et l’ajout de chœurs à une bande musicale déjà chargée le dépassent. C’est plus tard qu’il pourra à sa guise expérimenter les techniques sonores, notamment avec Le Tempestaire (également restauré par la Cinémathèque française en 2013), son dernier film de la série bretonne, tourné en 1947 : il y testera des ralentis, des marches arrière…

En charge de la restauration du film, la Cinémathèque française possédait les éléments nitrates originaux (négatif image et négatif son, 35 mm). Malheureusement, ces éléments ont été détruits dans l’incendie ravageur des stocks du Pontel en 1980. Il subsiste néanmoins un contretype sonore tiré en 1976 à partir d’un interpositif, brûlé lui aussi, mais qui était lui-même issu des négatifs originaux. À partir de ce contretype, considéré comme le meilleur élément de tirage localisé à ce jour, on a procédé à une restauration numérique en 2K. Cette restauration facilitera aussi l’accès au film par de nouveaux supports (DVD, Blu-Ray, DCP), mais il existera également une copie et des éléments de conservation sur pellicule 35 mm. Cette restauration est soutenue par l’aide sélective à la numérisation des œuvres cinématographiques du patrimoine du CNC, et les travaux ont été réalisés par le laboratoire Digimage.

Il faut rappeler l’importance de Jean Epstein et de son œuvre pour la Cinémathèque française, mise en valeur grâce notamment à sa sœur. Marie Epstein a accompagné toute la carrière de son frère a continué à veiller sur son œuvre après le décès de celui-ci en 1953. Elle a longtemps travaillé à la Cinémathèque française aux côtés d’Henri Langlois. En 1981, elle a cédé les droits des films de Jean Epstein à la Cinémathèque (à l’exception du Tempestaire), mais aussi ses fonds d’archives qui représentent aujourd’hui un patrimoine inestimable.


Emmanuelle Berthault travaille à la Cinémathèque française.