En utilisant ce site, vous acceptez que les cookies soient utilisés à des fins d'analyse et de pertinence     Oui, j'accepte  Non, je souhaite en savoir plus

« Le Film complet » : histoire d’une revue

Sophie Hebert - 2 janvier 2014

La revue nait en novembre 1922, éditée par la Société Parisienne d’Edition (SPE), propriété des frères Offenstadt, qui depuis sa création s’est spécialisée dans les publications populaires et les illustrés pour enfants, avec notamment la série des Pieds Nickelés dans le journal L’Épatant ou Bibi Fricotin dans Le Petit illustré. Le premier numéro du Film complet est présenté comme « le complément nécessaire de Mon Ciné ». Mon Ciné – le premier et véritable journal cinématographique pour le public, publie dès février 1922, entre autres rubriques centrées sur la vie et la carrière des vedettes, deux films racontés de deux ou trois pages chacun, en feuilleton à suivre sur plusieurs semaines.

Raconter tout un film en 16 pages illustrées par plusieurs photos du film, c’est le défi relevé par les rédacteurs de la revue, qui s’emploient à faire revivre l’histoire, n’hésitant pas au besoin à enjoliver le scénario, à ajouter des dialogues. Alain Carou met en avant « une mise en page moderne et inventive, qui valorise à l’extrême l’illustration photographique et dans l’image, les corps en action » (dans le Dictionnaire du cinéma français des années vingt, publié par la revue 1895 en 2001).

Un genre est né ! Même si les films racontés existent dès les années 1910, notamment aux États-Unis (voir Motion Picture Story magazine), ce type de publication est encore absent des kiosques en France sous cette forme singulière : le film raconté n’est pas une rubrique parmi d’autres mais occupe toute la revue. De plus, Le Film complet est très bon marché (25 centimes seulement, en comparaison Le Film se vend 5 Francs), suit de près les sorties en salle et se lit facilement. La photographie de la couverture illustre un moment clé du film, une scène particulièrement dramatique ou une scène de baiser. Ce nouveau genre de revue valorise la production, mais ne propose aucun contenu critique.

D’abord hebdomadaire, elle devient bi-hebdomadaire à partir du n°123 du 26 mars 1925, puis succès oblige, tri-hebdomadaire en 1927 (parait les mardis, jeudis et samedis !). Ce succès immédiat et massif du Film complet incite d’autres éditeurs à se lancer à la conquête de ce nouveau marché avec leurs propres titres. C’est le cas du journal L’Illustration avec La Petite illustration cinématographique (1925-1931). Le consortium qui édite Le Matin et Le Petit Parisien lance Ciné-Miroir (1922-1953). Principale rivale du Film complet, la revue Mon film voit le jour en 1924. Les deux revues s’allieront finalement par une fusion en 1958 pour tenter de lutter contre la concurrence croissante du roman photo. La collection Cinéma-bibliothèque, éditée par Tallandier, publie des ciné-romans dans la même veine, mais en 92 pages. Les auteurs sont d’ailleurs souvent les mêmes.

En dépit de l’engouement du public, écrire des ciné-romans n’est guère flatteur pour un écrivain, voire un peu honteux, ce qui explique le recours fréquent à des pseudonymes. Ainsi Maurice Aubyn, qui signe plus de 200 numéros, dont le tout premier, Dr Jekyll et Mr Hyde de John Stuart Roberson, n’est autre que René Pujol, scénariste et réalisateur de nombreux films entre les deux guerres. Parmi les rédacteurs prolifiques, citons Boisyvon, écrivain, dessinateur humoristique pour la presse, critique de cinéma, qui utilise plusieurs pseudonymes pour ses nombreux ciné-romans. Germaine Dulac n’en écrit qu’un, Sourire d’enfant, n°75 du 27/04/1924, mais le signe de son nom. Il est important de signaler que seul l’auteur du « Roman-ciné » est mentionné sur la couverture et non le réalisateur du film. Citons encore Pierre Ramelot, auteur sous l’Occupation du virulent documentaire antisémite Les Corrupteurs (1941) et Pierre Desclaud, rédacteur en chef de Mon ciné et du Film complet, qui sera remplacé en d’octobre 1940 par Raymond Chalmandrier, également auteur de quelques Film complet sous le nom de R. Chalmand.

Avec l’Occupation, nous abordons les heures sombres de la revue. Pour diriger une maison d’édition, il est nécessaire, dès l’été 1940, d’apporter la preuve de son aryanité depuis trois générations. Cet aryanisation imposée par l’Occupant permet la spoliation des frères Offenstadt, juifs d’origine allemande. La S.P.E. passe sous contrôle de Gerhard Hibbelen, collaborateur chargé des questions d’édition auprès d’Otto Abetz, ambassadeur d’Allemagne à Paris. Après une interruption de quatre mois, Le Film complet reparaît le 23 octobre 1940 avec une nouvelle direction (mentionnée en très petits caractères sur la page de titre), un nouveau rédacteur en chef et surtout une nouvelle politique éditoriale : les films produits par la Continental (Société de production française à capitaux allemands) et les films allemands y seront à l’honneur.

Les films américains disparaissent dès l’entrée en guerre des États-Unis fin 1941. Les films anglais, tout comme les vedettes françaises ayant choisi de s’exiler sont bien sûr bannis (Jean Gabin par exemple), dès la mainmise du titre par le groupe géré via l’Ambassade d’Allemagne. Les bénéfices du groupe Hibbelen qui, grâce à plusieurs prête-noms, contrôle environ cinquante pour cent des titres de journaux et hebdomadaires français, vont directement dans les caisses de l’Occupant. L’un des frères Offenstadt mourra en déportation, les survivants ne récupéreront leur bien qu’en 1946, après de nombreuses difficultés. Il leur faudra attendre l’annulation par le tribunal civil de la Seine des cessions opérées sous l’Occupation (juillet 1945). Les éditions Nathan, Calmann-Lévy et Ferenczi subiront le même sort. L’apparence de la revue change peu, la numérotation continue imperturbablement, seul le tarif augmente passant de 50 à 75 centimes. Le lecteur ignore certainement tout des événements dramatiques qui ont secoué la S.P.E.

Malgré l’appui de l’Occupant pour l’attribution de papier, la pénurie se fait sentir et dès janvier 1942 la périodicité devient hebdomadaire, le format et le nombre de pages diminuent régulièrement. Enfin, de janvier à juin 1944, paraissent des numéros mensuels de format très réduit.

Interrompue quelques mois, la revue reprend en 1945 sous le titre Le Nouveau film complet, avec une nouvelle numérotation, et une périodicité hebdomadaire. Avec la Libération, les films américains déferlent sur l’Europe et reviennent en force dans les pages du Film complet. La concurrence est sévère entre Le Film complet, Mon Film, Ciné-Miroir et Ciné-Révélation. Cette dernière revue, créée en 1954 offre davantage de photos. Cette tendance va s’accentuer avec le roman-photo, dont le succès grandissant durant les années 1960 marque la fin des « revues de films racontés », malgré une fusion entre Mon film et Le Film complet en août 1958.

Ces ciné-romans, destinés au départ à un public très populaire, sont parfois le seul témoignage d’un film lui-même disparu, et constituent une ressource précieuse pour les historiens de cinéma, les chercheurs, ou encore les restaurateurs de film.

Les 3297 numéros qui composent cette revue sont consultables, du n°1 de 1922 au n°681 (nouvelle série) de 1958. Un index permettant une recherche par titre du film, français ou original, par réalisateur et par auteur du ciné-roman est disponible (du n°1 de novembre 1922 au n°2310 du 31 août 1939). Ces documents sont consultables à l’espace Chercheurs.

Plusieurs tirages photographiques utilisés pour les maquettes des fascicules, avec des indications d’époque pour la mise en page sont par ailleurs consultables à l’Iconothèque.


Sophie Hebert est chargée de la collection des périodiques à la Cinémathèque française.