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« Maguy » Bodard par Agnès Varda (2004)

Agnès Varda - 1 mars 2019

Mag Bodard, décédée le 26 février 2019 à l'âge de 103 ans, fut une aventurière de la production. Contemporaine de la Nouvelle Vague, c'est grâce à elle que certains des films d'Alain Resnais, Jean-Luc Godard, Jacques Demy, Robert Bresson, Jacques Doniol-Valcroze ou André Delvaux ont pu voir le jour. Tout au long du mois de mai 2004, dans sa salle de Chaillot, la Cinémathèque lui rendait hommage, et nous avions alors demandé à Agnès Varda, dont Mag Bodard avait produit Le Bonheur et Les Créatures, d'évoquer pour la brochure de la rétrospective cette personnalité obstinée et attachante du cinéma français.

Mag Bodard

Mag Bodard

Mag Bodard, on l'appelait Maguy. Cette petite femme avec sa silhouette de jeune fille et sa tête d'oiseau a pesé lourd dans nos vies de cinéastes. Quand Jacques (Demy) l'a rencontrée, grâce à Pierre Lazareff, elle était productrice débutante et avait un a priori favorable pour celui qui avait fait Lola. Elle a tout de suite aimé le projet hors normes qu'il lui proposait : un film entièrement chanté, Les Parapluies de Cherbourg. Elle l'a défendu avec passion pendant deux ans jusqu'à en trouver le financement. Le film fut enregistré puis tourné en situation de risque. Le succès public, qui fut une surprise, puis une Palme d'or à Cannes, assurèrent une renommée internationale au film, et sa place à Mag Bodard comme productrice de choc. Avec enthousiasme, confiance et amitié, je dirais même complicité avec Jacques, elle a continué à produire ses projets : Les Demoiselles de Rochefort et ensuite Peau d'âne. Trois œuvres brillantes et rares dans la déferlante des films de la Nouvelle Vague. Trois films avec Catherine Deneuve. Trois films avec la musique de Michel Legrand.

Entretemps, elle a produit d'autres auteurs – voir son catalogue : Bresson, Resnais, Pialat, Doniol-Valcroze, Deville, Godard, et... moi (pour Le Bonheur et Les Créatures : un succès et un bide).

Elle venait peu aux tournages, mais elle faisait impression, toujours accompagnée par un chauffeur, élégante, coiffée, manucurée (elle avait des mains particulièrement jolies). C'est curieux que son apparence délicate soit si présente dans mon souvenir, alors qu'elle avait et qu'elle a toujours une énergie farouche mise au service de ses projets, une obstination à les faire vivre et une énorme capacité de travail.

Au moment de ses « belles années », elle avait le pouvoir et l'organisation d'un grand producteur mais avec un style de femme qui lui était propre. Un goût pour les contes de fées comme au temps de son enfance, des beaux bouquets dans ses bureaux et des attentions délicates envers ses collaborateurs et ses « artistes ». (De toute ma vie de cinéaste, elle est la seule de mes financiers à m'avoir offert des petits bijoux anciens).

C'est vraiment très bien que la Cinémathèque française rende hommage à Mag Bodard et à sa société, Parc Films, devenue Ciné Mag Bodard, car tous les films qu'elle a produits, inégaux par leur succès, sont une preuve de son désir de qualité et parfois de son culot. Quels qu'aient été ses partenaires, c'était elle le désir et la tête.

Elle mérite d'autant cet hommage qu'elle aura la sagesse (ce fameux mélange d'orgueil et de modestie) d'en profiter allégrement. On ne peut que souhaiter à cette sacrée petite bonne femme – que j'admire avec tendresse – de continuer à produire les téléfilms qui lui plaisent et de mourir sur un tournage, debout dans ses petites bottes.


Agnès Varda est cinéaste.