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6 films tournés dans la vallée de la Mort

Delphine Simon-Marsaud - 22 février 2019

La vallée de la Mort, ses terres arides à perte de vue, sa chaleur suffocante... Décor de cinéma suprême, étrange et envoûtant, désert de sable ou de sel blanc propice aux rêves et aux mystères, espace infini où les comportements sont exacerbés : angoisse, violence, folie, sexualité..., refuge des hors-la-loi, dernière demeure des âmes perdues... 6 films tournés dans la vallée de la Mort avec, en tête de liste, le film du précurseur Erich von Stroheim, Les Rapaces et sa scène finale magistrale.

Michelangelo Antonioni tourne dans la vallée de la Mort (Zabriskie Point, 1970)

Michelangelo Antonioni tourne dans la vallée de la Mort (Zabriskie Point, 1970)


Les Rapaces (Erich von Stroheim, 1924)

Chef-d'œuvre du cinéma muet, Les Rapaces est le premier film tourné entièrement en décors naturels. Par souci de réalisme, Stroheim décide, contre l'avis des producteurs, de planter sa caméra dans le sable brûlant de la vallée de la Mort où s'achève l'histoire de John McTeague. La cruauté et l'avarice des hommes l'ont poussé au meurtre et à la fuite, mais il est rattrapé par son ancien complice. Le film se termine par une bagarre mémorable en plein désert. Les acteurs en sortent marqués à jamais : il fait 50 degrés, Stroheim, insatiable, les fait ramper pendant des heures sur les cailloux, la peau desséchée couverte de cloques infectées : « Nous n'avions plus la force de nous battre. Stroheim nous réveilla en hurlant : « Fight ! Fight ! Try to hate each other as you both hate me ! »


Gerry (Gus Van Sant, 2002)

Près d'un siècle plus tard, comme une citation du film de Stroheim, Casey Affleck et Matt Damon s'affrontent dans un corps à corps final dans ce même paysage des salines de la vallée de la Mort. Gus Van Sant filme Gerry, la quête d'une expérience mystique de deux garçons que le désert et la chaleur vont rendre fous. Le réalisateur se souvient : « Il faisait si chaud que la sueur ne se voyait pas à la caméra, elle s'évaporait. Je pense que cela a influé sur ma façon de travailler et sur la façon dont Casey et Matt marchaient. C'était physiquement difficile. » Pour le chef opérateur, Harris Savides : « Contrairement à la plupart des films où l'on croit toujours que tout va se faire dans la salle de montage, nous avions l'impression au contraire que tout se faisait en live. Une impression d'être en vie. »


La Cicatrice intérieure (Philippe Garrel, 1971)

Desertshore, 1970. Nico compose son dernier album pendant que son amant imagine son prochain film. La voix grave et mélancolique de la chanteuse colle aux images d’espaces éthérés de Philippe Garrel. Il en fait la bande son de La Cicatrice intérieure, film-trip sur les errances de leur couple tourmenté, au cœur de terres isolées, entre Sinaï, Islande et vallée de la Mort. Un désir de fuite mystique expliqué par Garrel : « Au moment de La Cicatrice, je voulais le désert, le désert américain. C’est fantastique, le désert, avec une caméra. On est totalement sorti de la civilisation. Pas un objet, pas une maison. Tout est vierge. Une manière de se couper du monde. Sur le terrain, on a le vertige, l’impression qu’on change de monde en tournant. Il y a comme une toile en mouvement, qui dirige des vibrations, il n’y a pas de parcours, il n’y a pas d’a priori sur l’évolution ; il y a un univers mystique. Le cinéma de déraison. »


Zabriskie Point (Michelangelo Antonioni, 1970)

Zabriskie Point, avec ses crêtes ocres, jaunes et noires, est le spot le plus connu de la vallée de la Mort. C’est ici qu’Antonioni décide de tourner lorsque la MGM lui propose de réaliser un film en Amérique. Ce sera même un film sur l’Amérique, celle de la contestation. Comme Stroheim filmait la médiocrité de ses personnages, Antonioni se sert de la sécheresse du désert américain pour montrer la vacuité des hommes dans la société de consommation. Il grave à jamais dans la tête du spectateur deux scènes associées au désert : l’orgie sexuelle dans les dunes « où l’on amenait tous les jours 120 couples qui se roulaient dans le sable ». Et celle de la villa qui explose (reproduite en Arizona), « la plus exaltante à réaliser : 17 caméras enchâssées dans le roc filmant, sous des angles différents à des vitesses différentes, une seule explosion. »


Lost Highway (David Lynch, 1997)

Le film s’ouvre sur une ligne d’autoroute trouant la nuit, au cœur de la vallée de la mort. Lynch plonge son héros dans l’obscurité du désert, dimension symbolique de son inconscient. Jalousie, fantasme sexuel, crime… Pris dans les méandres schizophrènes d’un labyrinthe sans fin, Fred Madison passe par l’inquiétant Lost Highway Hotel. Le décor est celui de l’Amargosa Hotel situé à Death Valley Junction (célèbre motel chargé d’histoires où rôde le fantôme de Marta Becket, danseuse new-yorkaise qui ouvrit dans les années 60 une salle de spectacle au milieu du désert). Fred s’engage dans le long couloir sombre qui dessert la chambre 26, théâtre de ses pires cauchemars, le menant définitivement vers la folie.


Valley of Love (Guillaume Nicloux, 2015)

35 ans après le Loulou de Pialat, Guillaume Nicloux réunit le couple de cinéma Huppert – Depardieu dans la vallée de la Mort, sur les traces d’un fils suicidé. À l’origine du film, un événement étrange survenu lors de son premier voyage dans le désert californien. « Lorsque j’ai séjourné dans la vallée, mon père était décédé depuis trois ans. Il se trouve qu’un jour, j’ai emprunté le même canyon que Depardieu dans le film, et au détour d’un virage, j’ai vu mon père, physiquement. Je n’ai aucune explication rationnelle à ça, c’était quelque chose de très surprenant et troublant ». Une expérience physique pour Isabelle Huppert : « La chaleur, omniprésente de jour comme de nuit, les paysages, des conditions qui permettent de mieux rentrer dans l’histoire et qui encouragent à croire à ces choses mystérieuses ». En terme de cinéphilie, le lieu inspire aussi Nicloux qui cite naturellement Zabriskie Point et Gerry. « C’est une région chargée de références mais aussi d’extrême solitude. On peut s’y perdre comme s’y retrouver. »


Delphine Simon-Marsaud est chargée de production web à la Cinémathèque française.