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« L'homme que vous aimerez haïr » : Erich von Stroheim (2e partie)

Delphine Simon-Marsaud - 13 février 2019

L'acteur Stroheim, la carrière française, le retour à Hollywood, la fin d’un génie… raconté par celles et ceux qui l'ont connu, adoré et détesté. (Lire la première partie)

Louis Jouvet et Erich von Stroheim dans L'Alibi de Pierre Chenal

Louis Jouvet et Erich von Stroheim dans L'Alibi de Pierre Chenal

Edmond T. Gréville (réalisateur) : Erich avait poussé son slogan « L’homme que vous aimerez détester » tellement loin qu’il avait fini par se faire détester des producteurs. Il était donc évidemment très content de venir travailler avec des gens qui l’aimaient en Europe.

Jean Renoir (réalisateur) : Hollywood lui fermait ses portes. La raison de cet ostracisme était évidemment la crainte des dépenses folles que représentait chacun de ses films. Mais il y avait aussi le fait qu’il avait du génie. Il n’était pas fait pour la médiocrité du cinéma bureaucratisé.

Edmond T. Gréville : J’adorais Stroheim acteur et puis j’adorais surtout Stroheim metteur en scène. Quand j’étais jeune, je dormais sous trois photos : l’une était celle de Norma Talmadge, les autres étaient celles de John Ford et d’Erich von Stroheim. Erich était en haut, parce que c’était lui mon bon Dieu. L’univers de Stroheim était pour moi un enchantement. Mon plus grand souvenir cinématographique ? Ma collaboration avec lui, la surprise de découvrir dans la vie ce type que je ne connaissais que par ses films, et le plaisir de le faire tourner comme acteur ! Il avait rejeté, je crois, presque tout son talent dans les choses qu’il créait dans les films des autres, où il apportait d’ailleurs beaucoup.

Denise Vernac (actrice et dernière compagne) : Quand Jean Renoir lui proposa de participer à La Grande Illusion, il pensait lui donner le rôle d’un officier allemand qui intervenait au début du film. Puis d’un autre Allemand, plus tard, un gardien de prison dans une forteresse militaire. Les deux personnages n’avaient rien à voir. Erich pensait qu’il lui serait préjudiciable d’accepter l’un ou l’autre de ces rôles, trop modestes. Il réfléchit et imagina un moyen de relier les deux personnages. Il apparut le lendemain au studio, le buste pris dans un corset. Quiconque le voyait ainsi, devinait qu’il avait été blessé, son cou brisé. Quand il arriva sur le plateau, Renoir l’embrassa et lui dit : « Ah Erich, il n’y a qu’une personne au monde qui  »pense«  le cinéma. C’est une chose fabuleuse pour le film ! » C’était effectivement une sacrée trouvaille. Tout le monde se souvient de cet homme et de sa minerve.

Erich Von Stroheim (La Grande Illusion)
La Grande Illusion (Jean Renoir, 1937)

Edmond T. Gréville : Diriger Erich von Stroheim dans Mademoiselle Docteur était pour moi véritablement un grand moment. Le rôle de colonel allemand employé dans les services secrets allait me permettre de montrer Erich non seulement avec le faciès et la personnalité que nous lui connaissons, mais c’est surtout une des rares fois où il a vraiment fait une composition farfelue. On le voit en vieux tenancier de bouge turc, avec une chéchia, beaucoup de cheveux, un bandeau sur l’œil, des moustaches. Il s’amusait comme un fou parce que personne ne le reconnaissait au bureau. Il se faisait attraper par les accessoiristes, il jouait à ça toute la journée.

Jean Renoir : Aux premières prises de vues de La Grande Illusion, Stroheim s’est montré insupportable. Nous avons eu une dispute à propos de la scène du début dans la baraque allemande. Il se refusait à comprendre que je n’aie pas mêlé à cette scène quelques prostituées de type évidemment viennois. J’étais navré. Mon admiration totale pour ce grand homme me mettait dans une position intolérable.

Edmond T. Gréville : Sa personnalité explosive était fortement attachante, mais il avait des côtés naïfs assez irritants. À tout instant, nous avions de petites discussions amicales qui m’indiquaient que ce génie en savait techniquement moins qu’un troisième assistant. Mais n’est-ce pas justement l’apanage du génie ?

Pierre Chenal (réalisateur) : Pour L'Alibi, si Louis Jouvet avait accepté le rôle du policier, c'est que ça devait l'amuser de tourner avec Stroheim, et vice versa. Maurice Achard nous avait concocté d'excellents dialogues.

Erich von Stroheim : Bien souvent lorsque je travaillais sous la direction de metteurs en scène, mon cœur se brisait. On me proposait des synopsis intéressants et beaucoup d’argent dont on me donnait déjà une partie. Je signais ; lorsque le jour de tourner arrivait, on me donnait un découpage impossible, mais j’avais accepté et dépensé l’argent. J’étais bien obligé de jouer.

Pierre Chenal : Premier jour de tournage, déjà maquillé, son étincelante tenue de magicien sur les épaules, Erich von Stroheim fait une entrée remarquée. Il se penche vers moi et me glisse à l'oreille quelques mots en anglais. Je le suis au bar. Il m'annonce froidement qu'il ne dira pas les dialogues de Marcel Achard, il les trouve exécrables, imprononçables ! Je me dis : « Ça y est, c'est la catastrophe ! Si je ne réagis pas immédiatement, il me bouffe tout cru ! » Je respire un bon coup, me fabrique un sourire aimable et lui déclare : « Si vos dialogues sont meilleurs, pourquoi pas ? Quality first ! » Erich sort de sous sa cape les nouveaux dialogues concoctés par lui la nuit précédente, et que sa gouvernante Denise Vernac avait traduits dans un français approximatif. Lecture finie, il me demande : « Well ? » Je prends l'ensemble des feuillets et les déchire en menus morceaux puis demeure immobile, retenant mon souffle dans l'attente de l'apocalypse... Il me susurre : « I see you did not like my dialogues. » Après une pause, il ajoute : « Well, j'ai appris ceux de Monsieur Achard, just in case !... »

Edmond T. Gréville : Je fis une découverte incroyable. C’est que cet homme, qui représentait la science infuse du cinéma, avait dans le fond pour certains aspects techniques du cinéma, pour le montage, pour le raccourci, un mépris total. Il voulait les ignorer ou les ignorait, ce que je ne peux pas croire. Bref, la première scène que nous avons tournée se situait en haut d’un immeuble, au cinquième étage, et Stroheim débouchait d’un escalier. On tourne la première scène, après il vient me donner une petite tape sur l’épaule pour exprimer sa satisfaction, et puis il me dit : « Bon, maintenant on m’a vu là, quand est-ce qu’on tourne mon entrée dans la maison et quand est-ce qu’on me voit monter les cinq étages ? » Alors je lui dis : « Mais Erich, tu as lu le scénario, il ne s’agit pas de ça, du moment qu’on t’a vu en haut de la maison, on sait bien que tu es entré dans la maison. » Il me dit : « Non, voilà le défaut du cinéma. Ça n’est pas vrai, on ne peut pas faire ça, parce qu’on tue tout, c’est pour ça qu’on ne peut pas raconter un film en une heure et demie. Il n’y a plus de sentiment humain possible, à partir du moment où l’on montre un monsieur au cinquième étage, il faut le voir entrer dans la maison et il faut le voir monter tous les étages ! »

Erich von Stroheim : Parfois on me demandait mon avis sur certaines scènes mais souvent, le metteur en scène considérait que j’étais trop vieux pour comprendre la technique moderne.

Edmond T. Gréville : Il avait un mépris solennel pour les contingences du scénario… et du devis ! Comme, au cours d’une scène, je lui avais fait sécher les larmes de mademoiselle Docteur avec son mouchoir, il me suggéra d’ajouter quatre ou cinq scènes où on le verrait « contempler ce mouchoir-souvenir dans les tranchées, sous le bombardement » (sic), ensuite « le laver et le repasser avec amour dans sa cuvette de campagne » (re-sic), enfin le ranger soigneusement dans sa cantine pour l’avoir près de lui pendant sa « permission » en Allemagne !

Erich von Stroheim : Je préférais donc ne rien dire : le metteur en scène devait prendre ses responsabilités. Je lui avais peut-être donné sa chance, mais il s’en souciait peu.

Edmond T. Gréville : Le cadrage, les impératifs de l’éclairages, les places que je lui donnais en les marquant par terre à la craie, lui semblaient insupportables. Il lui arrivait de sortir complètement du champ et d’aller évoluer au-delà du décor. Je le rappelais à l’ordre. Alors il m’expliquait naïvement : « Excusez-moi. À Hollywood, on construisait les décors derrière moi ! » Là j’ai commencé à comprendre pourquoi il avait eu des ennuis à Hollywood. Et pourquoi souvent ses films duraient, duraient, et pourquoi il montrait à son monteur des kilomètres de pellicules dans lesquelles il fallait hélas couper.

Erich von Stroheim : Avant de faire la connaissance de Jean Renoir, j’avoue que j’étais sur la défensive ; je venais de faire quelques tristes expériences avec ses collègues américains et j’avais dû quitter leur patrie en même temps que ma fonction.

Jean Renoir : Mon idole était devant moi. Il était acteur dans mon film. Et, au lieu de l’augure dont j’attendais la vérité, je découvrais un être enfoncé dans des clichés puérils. Je me rendais compte que ces clichés, entre ses mains, devenaient des coups de génie. Le mauvais goût est souvent la source d’inspiration des plus grands artistes. Cézanne et Van Gogh n’avaient pas de goût.

Edmond T. Gréville : On devenait presque fou. Il disait toujours que j’étais son metteur en scène favori, alors je me disais : que doivent subir les autres ! Mais ça valait vraiment la peine parce que c’était un type merveilleux, et quand il était à l’écran, on ne voyait que lui et il se passait quelque chose.

 L'Envers du paradis (Edmond T. Gréville)
L'Envers du paradis (Edmond T. Gréville, 1952)

Jean Renoir : Cette querelle avec Stroheim me bouleversa si profondément que je me mis à pleurer. Stroheim en fut frappé au point que lui-même en eut la larme à l’œil. Nous tombâmes dans les bras l’un de l’autre, inondant, moi, mon veston de chez Le Petit Matelot, lui, sa tunique de commandant de l’armée impériale allemande. Je lui dis que mon admiration pour son talent était telle que plutôt que d’entrer à nouveau en conflit avec lui je préférais abandonner la mise en scène du film. Cette proposition amena un nouvel accès d’effusions. Stroheim me jura qu’il suivrait désormais mes indications avec la docilité d’un esclave. Et il tint parole.

Erich von Stroheim : Tout autre était le travail avec Jean Renoir. Au contraire, celui-ci désirait collaborer intimement avec moi. Pour La Grande Illusion il m’a donné plein pouvoir en ce qui concerne les décors, certaines conceptions et certains jeux de scènes par exemple. Jean Renoir avait un réel respect pour mon travail et Pierre Fresnay avait accepté mes transformations des dialogues. Nous avons ainsi travaillé dans un esprit très amical : La Grande Illusion fut un grand film.

Jean Renoir : Je crois utile d’insister sur sa naïveté. Le personnage idéal qu’il s’efforçait d’imiter aurait pu naître de l’imagination d’un garçon de douze ans. C’était une impressionnante réincarnation du mousquetaire, bien que cette comparaison ne l’eût pas satisfait. C’est au Marquis de Sade qu’il aurait voulu ressembler. Il rêvait de luxe effréné, de femmes perverses, de flagellation, d’exploits sexuels, de bacchanales et de beuveries.

Georges Annenkov (costumier) : Stroheim n’admettait aucune lingerie, aucune chemise, aucun tricot de peau sous ses vareuses collantes pour que chaque muscle de son corps devienne parlant.

Jean Renoir : Un détail amusant était que Stroheim parlait à peine l’allemand. Il était obligé d’étudier ses textes comme un élève à l’école apprend un texte dans une langue étrangère. Aux yeux du monde entier, il reste pourtant le prototype parfait du militaire allemand. Son génie l’emporte sur la copie littérale de la réalité.

Pierre Chenal : Dans La Foire aux chimères, que nous avons tourné en 1946, il est tout simplement prodigieux. Pour la petite anecdote : je m'inquiétais pour la scène où il devait pleurer. Il me dit : « Rassurez-vous. Very easy for me ! Tenez, je vais vous faire une démonstration. » J'assistai alors à une des plus étonnantes performances qu'il me fut donné de contempler. Prenant son oreille par la main et la tordant – un peu comme on ouvre un robinet – Stroheim fit jaillir une fontaine de ses yeux. Quel stupéfiant spectacle que de voir cet « officier prussien », à la morgue hautaine, pleurant comme une madeleine ! Et puis, aussi soudainement qu'elles étaient apparues, les larmes cessèrent de couler. Stroheim avait refermé le robinet... en tordant son oreille dans l'autre sens. « Comment faites-vous ? » m'enquis-je. « C'est tout simple » me dit-il, « je pense à ma pauvre femme, dont les cheveux ont pris feu chez le coiffeur. Son visage a été brûlé au troisième degré. J'ai pleuré, alors, depuis, je sais comment on pleure, j'ai retenu le truc. »

Paul Meurisse (acteur) : Nous nous voyions régulièrement. Au début, il me montrait de la sympathie, puis une sincère amitié qui devait durer jusqu’à sa mort. Cette panoplie, cette selle, ces bottes, que parfois il portait pour recevoir ses amis, collait à sa personnalité. C’était son univers familier. En 1949, il partit pour Hollywood tourner Boulevard du crépuscule. Il y fut splendide.

Gloria Swanson (actrice) : J’ai retrouvé Erich sur le film de Billy Wilder. Nous n’avions jamais reparlé de Queen Kelly [voir la première partie]. Nous étions contents de nous revoir. Dans la vie d’un artiste, il y a des hauts et des bas. Quand nous fîmes Boulevard du crépuscule, ma carrière d’actrice était terminée, sa carrière de réalisateur l’était aussi, et ce fut une extraordinaire expérience de travailler avec lui comme acteur.

Denise Vernac : C’était important pour lui d’avoir un tel rôle dans un si grand film, mais au départ il n’était pas sûr de vouloir l’accepter. Il avait en quelque sorte l’impression de tourner en dérision sa vie passée. Il décida finalement d’accepter, comprenant que certaines étapes de sa propre vie avaient été aussi tristes que le rôle que Wilder lui proposait.

Paul Meurisse : On comprend son amertume quand on sait que ce film est une caricature de l’époque où, avec deux ou trois autres, il avait fait la gloire d’Hollywood. Le rôle qu’il y incarne est celui du valet de chambre d’une star du muet vivant en recluse dans les souvenirs de sa gloire passée. Vers la fin du film, on apprend qu’il a été le metteur en scène de cette vamp déchue. Le film est une réussite. Stroheim y est génial.

Gloria Swanson : Oh, nous avons passé de bons moments sur le plateau ! C’était facile de tourner avec lui. Il n’était pas de ces acteurs frustrés qui cherchent à vous imposer leur façon de jouer. Nous passions des heures à échanger de vieux souvenirs lorsque Billy Wilder nous fit projeter Queen Kelly, dont il voulait utiliser une scène dans son film, lorsque Norma revoit un de ses vieux films avec Joe. Je trouvai l’idée excellente, d’autant plus que presque personne n’avait vu Kelly. Erich et moi trouvions que le film avait remarquablement supporté l’épreuve du temps et que c’était devenu un vrai classique.

Sunset Boulevard (Billy Wilder)
Hedda Hopper, Gloria Swanson, Buster Keaton, William Holden, Erich von Stroheim et H.B. Warner sur le plateau de Boulevard du crépuscule (Billy Wilder, 1950)

Billy Wilder (réalisateur) : Stroheim voulait constamment encore mettre en scène. Je l’adorais, nous nous entendions à merveille.

Gloria Swanson : Il était toujours ce perfectionniste impénitent, ajoutant sans cesse des détails, faisant des suggestions, demandant s’il ne serait pas possible de retourner telle ou telle scène. Billy Wilder écoutait ses observations et en tenait parfois compte, mais estimait la plupart du temps que ça n’apporterait aucune amélioration visible et qu’il était préférable de s’en tenir là.

Billy Wilder : Une des meilleures idées du film est de lui, il l’a eue trop tard pour que je la développe vraiment, mais elle est dans le film : Swanson reçoit encore des lettres d’admirateurs qu’il écrit lui-même.

Gloria Swanson : Dans une scène, Erich, dans le rôle de Max, le chauffeur et maître d’hôtel de Norma, conduit celle-ci et Joe à la Paramount dans sa vieille Fraschini aux sièges en léopard. Erich ne savait pas conduire, ce qui l’humiliait, mais il joua toute la scène avec une parfaite concentration, maniant les commandes comme s’il conduisait réellement, alors qu’en réalité la voiture était tirée par une corde.

Billy Wilder : Il y avait quelque chose de grand en lui. Quand il faisait une erreur, elle était grandiose, et quand c’était bien, cela avait de la classe.

Paul Meurisse : Vers la fin de sa vie, après un déjeuner, il m’entraîna dans un coin de la bibliothèque de sa maison, et prenant un album, il l’ouvrit. C’était le souvenir du film Les Rapaces qu’il avait mis en scène en 1923. Images jaunies par le temps, il faisait des commentaires sur les scènes que les photos avaient fixées. Puis il se dressa, me tapota l’épaule et se figea derrière son masque impénétrable. Pour la première fois, il venait de se livrer. Son ami Tom Curtiss révéla, plus tard, que ce chef-d’œuvre qu’il avait tourné pour la MGM fut jugé trop long par ses employeurs. Ils le réduisirent de plus de la moitié. Le reste du négatif fut détruit pour en extraire les quelques sous de sels d’argent qu’il contenait.

Henri Langlois (fondateur de la Cinémathèque française) : Chez lui à Maurepas, revivait un savoir-vivre dont on a perdu le secret, une courtoisie qui nous faisait remonter au Roman de la Rose et qui s’exprimait par un rien : il y avait une femme parmi les convives et, bien que la conversation fut générale, c’était toujours à elle que Stroheim semblait s’adresser.

Paul Meurisse : Un jour, il se dirigea vers l’électrophone et me demanda d’écouter la mélodie qu’il se faisait jouer par les tziganes du cabaret Monseigneur où il avait passé tant de nuits. Il me confia que les musiciens lui avaient promis, quand il mourrait, de suivre son cercueil en jouant cette mélodie intitulée « Poème ». Je l’ai vu, perché sur le disque, les mains crispées sur l’électrophone. Les yeux fermés, il « vivait » son enterrement.

Jean Renoir : Stroheim mourut en 1957 dans sa maison de campagne près de Paris.

Paul Meurisse : Quelques jours avant sa mort, la France rendit hommage à celui que l’Amérique avait brisé parce qu’il était trop grand pour elle. Elle honora Erich von Stroheim de la croix de la Légion d’Honneur.

Jean Renoir : Son enterrement fut celui qui convenait à ce personnage extravagant. Le cercueil de bois sculpté était tellement grand qu’il fallut élargir le chemin qui menait à la petite chapelle. Le cortège, composé de célébrités du cinéma français, était précédé de musiciens tziganes d’une boîte de nuit qui jouaient des valses viennoises. Jacques Becker suivait le cercueil, portant la Légion d’Honneur du défunt couchée sur un coussin de soie blanche. Les vaches parquées dans les prés des environs, étonnées de ce spectacles inhabituel, venaient se presser contre les barricades, occupant ainsi les premières loges. Jacques Becker voulut faire un discours, mais il était trop ému, ses paroles étaient étouffées par les sanglots. Je n’ai pas pu accompagner Erich von Stroheim, mon maître, à sa dernière demeure ; j’étais retenu en Amérique par le tournage d’un film. Stroheim eût parfaitement admis cette raison.

Henri Langlois : Stroheim a toujours su regarder le réel avec l’acuité et l’intelligence d’un esprit qui ne se laisse surprendre par aucun trompe-l’œil. Dans son œuvre comme dans sa vie, son réalisme, équilibré par le sens de l’humour, lui permettait d’affronter la vérité et de ne jamais la trahir.

Jean Renoir : Il m’a appris bien des choses. Le plus important de ses enseignements est peut-être que la réalité n’a de valeur que lorsqu’elle est transposée. Autrement dit, un artiste n’existe que s’il réussit à créer son propre petit monde.

Billy Wilder : Un jour, je lui ai dit : « Vous savez, Monsieur Stroheim, pourquoi vous ne tournez plus ? C’est parce que vous avez toujours eu dix ans d’avance sur votre époque ». Il me regarda et me répondit : « Vingt ! »


Propos extraits de : Erich von Stroheim par Bob Bergut (Editions Le terrain vague, 1960) ; Erich von Stroheim : du Ghetto au Gotha par Fanny Lignon (L'Harmattan, 1998) ; Erich von Stroheim par Freddy Buache (Seghers, 1972) ; Les Éperons de la liberté par Meurisse Paul (R. Laffont, 1979) ; Trente-cinq ans dans la jungle du cinéma par Edmond T. Gréville (Actes Sud, 1995) ; Swanson par elle-même par Gloria Swanson (Stock, 1981) ; Et tout le reste est folie : mémoires par Billy Wilder (R. Laffont, 1993) ; Ma vie et mes films par Jean Renoir (Flammarion, 1987) ; Écrits, 1926-1971 par Jean Renoir (Ramsay, 1989) ; Écrits de cinéma (1931-1977) par Henri Langlois (Flammarion, 2014) ; Pierre Chenal : souvenirs du cinéaste par Pierrette Matalon, Claude Guiguet et Jacques Pinturault (Dujarric, 1987) ; The Man you loved to hate par Richard Koszarski et Patrick Montgomery (documentaire, 1979) ; Archives INA.


Delphine Simon-Marsaud est chargée de production web à la Cinémathèque française.