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« Ariane » : secrets de tournage

Samuel Petit - 4 février 2019

Les archives de la Cinémathèque conservent le scénario de tournage de Lucie Lichtig pour Ariane/Love in the Afternoon (1956), constitué de quatre grands classeurs annotés en anglais et en français, du fait de la présence d’une seconde équipe française. Tous les éléments concernant le film et les évènements liés au tournage sont consignés. Ce scénario offre un témoignage extrêmement précis sur la manière dont on réalisait les films à cette époque-là.

Essais lumière et costume d'Audrey Hepburn pour Ariane

Essais lumière et costume d'Audrey Hepburn pour Ariane

Respectivement scripte et monteuse, les sœurs Lucie et Renée Lichtig ont travaillé avec Henri Langlois à la Cinémathèque française, comme restauratrices et animatrices, et y ont déposé leurs archives entre 1978 et 1988, avec leur frère José. Les documents concernent l’activité de Lucie en tant que scripte, celle de Renée en tant que monteuse et celle de leur frère José dans le domaine de la production.

Lucie Lichtig (1912-1999), nommée par Langlois membre à vie du comité d’administration de la Cinémathèque française, a œuvré comme scripte avec de nombreux cinéastes prestigieux, français comme américains : Max Ophüls, Edmond T. Gréville, Nicholas Ray, George Cukor, John Huston, Joseph Mankiewicz, et Billy Wilder…

Essais lumière d'Audrey Hepburn
Essais lumière d'Audrey Hepburn

Ariane est le quatorzième film de Billy Wilder, et le deuxième tourné à Paris. Il s’agit d’une sorte de marivaudage entre un riche séducteur célibataire (Gary Cooper), un détective privé (Maurice Chevalier) chargé de le suivre, et sa fille (Audrey Hepburn), amoureuse du célibataire en question. Le film tente de retrouver l’esprit d’un cinéma des Années trente cher au cinéaste et à son maître Ernst Lubitsch.

Miscellanées de tournage

Évolution des costumes d'Ariane séquence après séquence
Évolution des costumes d'Ariane séquence après séquence

Le scénario de Lucie Lichtig est particulièrement riche. Dès les premières pages sont par exemple consignées les listes des différents vêtements portés par chaque personnage selon les séquences, et les modifications faites durant le tournage.
Entre les différentes séquences, les essais lumière apparaissent sous la forme d’une série de clichés collés sur les pages de gauche, correspondant aux séquences du scénario figurant à droite. On y voit Audrey Hepburn, Maurice Chevalier, et Gary Cooper qui prennent la pose afin de permettre aux techniciens d’effectuer les réglages nécessaires. Le document porte de nombreuses indications : doublures lumière pour les essais, robes Givenchy créées pour l’actrice, positions des acteurs, présence d’accessoires…

 

Essais lumière d'Audrey Hepburn 2
Essais lumière d'Audrey Hepburn

Pour chaque plan tourné, la scripte a inséré des photogrammes, correspondant aux premières et dernières images du plan ou de la séquence. Ces « reports de prises » permettent de référencer chaque plan, et sont accompagnés de commentaires sur les prises, indiquant les plans à éliminer et ceux à conserver pour le montage.
Répartis dans les quatre classeurs se trouvent également les axes de caméra, les travellings et déplacements des comédiens, tels qu’effectués et datés pendant le tournage.

 

Liste numérotée des plans tournés (Ariane Wilder)  Axes caméras et déplacements des personnages (Ariane Wilder)
Liste numérotée des plans tournés                                  Axes caméras et déplacements des personnages

 

Tous ces éléments disparates se trouvent agrégés dans le corps du texte comme un tout cohérent, offrant une synthèse quasi exhaustive du tournage. Ce sont précisément dans ces différents éléments à première vue anodins que se révèlent peut-être le plus les intentions du cinéaste.

Continuité dialoguée

Izzy A. Diamond, complice d’écriture de Billy Wilder à partir d’Ariane, affirme qu’un bon scénariste fait un bon réalisateur. Des méthodes de travail du cinéaste, Diamond révèle : « Nous n'avons jamais commencé un film avec un scénario complet. Il nous restait d’habitude un tiers à écrire. Nous avions trois mois de tournage, trois mois de postproduction – montage et musique – puis de courtes vacances et on recommençait ». On peut malgré tout mesurer la précision de leur écriture en comparant le scénario avec le film terminé.
Lors de la séquence d’introduction du film, la voix off de Chavasse (Maurice Chevalier) décrit Paris et ses habitants, fantasmant la Ville Lumière dans un style typiquement hollywoodien, mais d’une ironie toute wilderienne. Sur la première page du script, le « montage » est déjà là : chaque phrase du découpage apparaît à l’identique dans le film avec son rythme et sa musicalité.

 

Première page du scénario (Ariane Wilder)
Première page du scénario

Une indication dans le scénario précise que la voix off narre « à la Jack Webb », indiquant le type de références utilisées par Wilder. Jack Webb (acteur, scénariste et producteur pour Sunset Boulevard, 1950) est aussi le créateur de Dragnet, première série policière réaliste devenue un phénomène de société aux États-Unis, lors de son apparition à la télévision dans les Années 50. L’antagonisme entre la comédie légère et le drame policier relève totalement de l’ironie.

Scènes réécrites, scènes inédites

Si une bonne partie des répliques se retrouvent telles quelles dans l’œuvre finale, on observe quantité d’aménagements, de réécritures de dernière minute, mais également un certain nombre de séquences passées à la trappe, nous éclairant sur le projet initial.
Ainsi, plusieurs séquences écrites et tournées dans lesquelles Ariane exprime son amour pour Flanagan disparaissent du métrage pour laisser le soin au spectateur de déduire seul ce que ressent le personnage. En cela s’exprime toute la fidélité de Wilder à l’égard de son maitre Ernst Lubitsch, qui préférait suggérer plutôt qu’expliciter.

 

Dialogue éliminé en cours de tournage (Ariane Wilder)
Dialogue éliminé en cours de tournage

On retrouve également la fameuse danse improvisée entre Cooper et Hepburn. Celle-ci est pétrie d’angoisse à l’idée de rencontrer Gary Cooper, et Wilder, pour détendre l’atmosphère, imagine alors de les faire débuter par un simple fox trot. La scène fonctionne, elle est drôle, mais Cooper ne sait pas danser. Wilder l’appelle « Old Hopalong » (« vieux canard boîteux ») ce qui aide l’actrice à se détendre. En revanche, le cinéaste coupera cette séquence présente dans le scénario de tournage.
La fin du film est légèrement différente que celle qui figure dans le scénario de Lichtig. Dans les deux cas, les amoureux partent en train. Mais la Ligue de Vertu Catholique s’émeut de voir un couple non marié partageant visiblement un même lit. Il est donc demandé à Maurice Chevalier de jouer un texte en voix off en guise de conclusion, précisant que les tourtereaux s’étaient dit oui à l’église, (« …now married and serving a life sentence in New-York/ désormais mariés et purgeant une peine à perpétuité à New-York"). Malgré la métaphore du mariage vu comme une prison, on est loin du « Nobody’s perfect ! » final de Certains l’aiment chaud tourné deux ans plus tard.

Ce scénario de tournage mériterait une analyse fouillée et conséquente qui pourrait éclairer sur le processus créatif de Billy Wilder. Par sa richesse, par le soin apporté à sa fabrication et à sa conservation, il offre un instantané rare d’une œuvre en cours de création.


Samuel Petit est médiathécaire à la Cinémathèque française.