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Jean Renoir, mode d'emploi

Delphine Simon-Marsaud - 23 octobre 2018

Trente-neuf films, du muet au parlant, du noir et blanc à la couleur. Impossible de classer l'œuvre de Jean Renoir, tant elle comporte de styles différents guidés par les évolutions techniques du cinéma, mais aussi par un esprit de contradiction prompt à dérouter plus d'un critique. Depuis ses premières expérimentations dans les années 20 jusqu'à l'aube des années 70, celui que les cinéastes de la Nouvelle Vague surnommaient « le patron » a profondément marqué l'histoire du cinéma français, avec un nombre de chefs-d'œuvre éternels, des films mêlant, dans un joyeux désordre, critique acerbe de la société et sens du spectacle. Quatre repères et neuf films pour approcher une œuvre riche et géniale, qui faisait dire à Éric Rohmer : « Renoir contient tout le cinéma ».


Premiers chefs-d’œuvre : La Chienne, Boudu sauvé des eaux

Boudu

« Je n’ai mis le pied dans le cinéma que dans l’espoir de faire de ma femme une vedette. » Jean Renoir découvre les joies du cinéma avec Catherine Hessling – l’un des derniers modèles de son père, le peintre Auguste Renoir –, qu’il épouse en 1920. Avec elle, il fait ses gammes : La Fille de l’eau, Nana, La Petite Marchande d’allumettes. Mais c’est pour un comédien qu’il admire, un certain Michel Simon – rencontré sur Tire-au-flanc en 1928 – qu’il invente le personnage de La Chienne, dont le but avoué est de « permettre à un très grand acteur d’atteindre des sommets ». Renoir tourne en extérieur, muni d’un microphone qui enregistre les bruits de la rue, du jamais vu en 1931. Michel Simon y joue un brave caissier de magasin, peintre du dimanche, mal marié et fou amoureux d’une prostituée qui le mènera à commettre l’irréparable. Le public et la critique détestent voir le héros finir dans la rue. Ah, on ne veut pas voir au cinéma un type qui « emmerde la société » ? Eh bien, Renoir et Simon remettent ça un an plus tard, en adaptant la pièce de René Fauchois, Boudu sauvé des eaux. À l’aide d’une longue focale utilisée pour photographier les lions en Afrique, le cinéaste filme, à l’insu des passants, celui qui deviendra le plus célèbre vagabond du cinéma français. Un personnage paresseux, rustre, incontrôlable, antisocial, libre. Selon Renoir, « un rôle de clochard inadaptable conçu pour un acteur de génie ».


L’âge d’or : Une partie de campagne, La Grande Illusion, La Bête humaine, La Règle du jeu

Une partie de campagne

Les années 30. Une décennie marquée par l’engagement politique et la volonté de s’exprimer sur le progrès social, pendant laquelle Renoir va réaliser ses films les plus remarquables. Parmi les incontournables, Une partie de campagne, poème impressionniste de 40 minutes, d’après une nouvelle de Maupassant. Tourné en 1936, dans l’allégresse des congés payés naissants, le film raconte la journée de loisirs d’une famille de citadins venue pique-niquer sur les bords du Loing, là où l’on découvre avec délice « une espèce de tendresse pour l’herbe, pour l’eau, pour les arbres ». La jeune bourgeoise est séduite par le canotier. Dans un hymne aux forces de la nature, Renoir filme avec bonheur l’éveil des sens et le premier amour. Mais le bonheur est éphémère, bientôt rattrapé par le cloisonnement des classes sociales.
Ces différentes classes sociales, et leur rapprochement contraint, sont au cœur de La Grande Illusion réalisé l’année suivante. Aristocrates, ouvriers et bourgeois se côtoient le temps d’une guerre. Renoir envoie un message de paix et signe avec ce film sa plus grande réussite commerciale, lui apportant renommée à travers le monde. Son style est à présent bien identifiable : prise de son direct, plans longs, profondeur de champs, prises de vue cadrées sur des portes ou des fenêtres. D’un gros plan, Renoir fait lentement reculer la caméra pour mieux révéler l’environnement et son impact sur les personnages.
Avec La Bête humaine, Renoir transpose le roman de Zola à la fin des années 30 et décrit l’univers des cheminots avec un réalisme quasi-documentaire. Aux commandes de sa locomotive à vapeur, le personnage de Jean Gabin semble pourtant surnaturel, enfermé dans les clairs-obscurs brumeux et angoissants du chef-opérateur Curt Courant. « La réalité est toujours féérique », dit Renoir qui voit dans le cinéma « un miroir trompeur de l’existence », un jouet servant à « enchanter la réalité ».
En 1939, il porte à son sommet la confusion entre vie et spectacle avec La Règle du jeu, un « drame gai », où domestiques et bourgeois s’adonnent à des chassés-croisés amoureux dans « une société en pleine décomposition ». Jeux et faux-semblants, tricherie des sentiments et danse macabre, sur fond de partie de chasse en pleine Sologne. L’utilisation de longs plans et d’ellipses temporelles, l’importance des arrière-plans, donnent au film une grande modernité qui fait l’effet d’une bombe à sa sortie. C’est un échec cuisant. Devenu aujourd’hui un chef-d’œuvre intemporel.


Renoir en Amérique : The Southerner (L’Homme du sud)

L'Homme du Sud

Juillet 1940. Renoir embarque pour New York, direction Hollywood. La Fox le reçoit à bras ouverts. Le producteur Zanuck compte bien lui confier quelques sujets français, justement tout ce que Renoir ne veut pas. « Bien vite, je compris qu’on attendait de moi non pas d’apporter mes méthodes personnelles, mais d’adopter les méthodes hollywoodiennes ». Si le cinéaste peine à s’adapter au système des studios qui le privent d’une totale liberté sur la réalisation de ses films, il garde néanmoins le choix des sujets. Des histoires le plus souvent ancrées dans l’espace américain. Après les marais de Géorgie de L’Étang tragique (Swamp Water), il plante le décor de son troisième film, L’Homme du Sud, dans les champs de coton. L’interprète principal, Zachary Scott, originaire du Texas à l’accent authentique, y joue un jeune travailleur agricole qui tente de s’installer à son compte. Avec femme, enfants et une mamie acariâtre, ils devront faire face à la pauvreté, la maladie, la malveillance d’un voisin et aux forces destructrices de la nature. Les contraintes de production poussent le cinéaste à expérimenter de nouveaux modes d’expression. Par le montage, Renoir construit des séquences au style inhabituel, telles la scène de bagarre avec le voisin ou les images de l’orage. Mais on retrouve avec ravissement le style renoirien des années 30 lorsque le film oscille entre réalisme et onirisme. À partir d’une tension dramatique, Renoir invite le spectateur à entrer dans un espace symbolique. Puissance du cadre, celui formé par la couverture tendue sur un fil pour abriter le jeune couple. De tous ses films américains, Renoir considère L’Homme du Sud comme le plus personnel, hommage probable à son grand-père maternel parti pour l’Amérique pour fonder en 1865 la première ferme blanche du Dakota Nord. Ode à la terre et l’eau, conflits sociaux : le cinéaste ne renonce pas à ses chers thèmes qu’il sait merveilleusement transposer dans les grands espaces américains. Nommé aux Oscars et prix du meilleur film à Venise en 1946, ce sera là son seul succès aux États-Unis. Après huit années à Hollywood, l’échec de son sixième film américain, La Femme sur la plage, marque la fin de l’aventure. Zanuck dira : « Renoir a beaucoup de talent, mais il n’est pas des nôtres. »


Les films en couleurs : Le Fleuve, French Cancan

Le Fleuve

Plus que déçu par son expérience hollywoodienne, Jean Renoir part pour l’Inde avec Kenneth McEldowney. L’homme connu pour être le fleuriste des stars, s’improvise producteur en herbe et emporte dans ses valises un roman, empreint de sagesse et de délicatesse, que Renoir vient de découvrir : The River de Rumer Godden. Cette histoire de jeune fille britannique qui grandit sur les bords du Gange marque d’une pierre blanche l’entrée de Renoir dans la couleur. Le fleuve, les lumières, les odeurs, les bruits… Le cinéaste trouve ici « une des plus grandes inspirations de sa vie ». Il filme l’Inde d’une façon presque documentaire avec les couleurs du Technicolor, retravaillées admirablement par le chef opérateur et neveu Claude Renoir. Un exercice difficile et délicat. Les rushes en noir et blanc sont envoyés au laboratoire à Londres, la couleur ne prend forme que plus tard. Après quelques expérimentations sur des teintes jugées trop criardes ou le gazon du jardin de la propriété « pas assez indien » qu’il faut repeindre en vert, le résultat est somptueux, « le meilleur jamais vu sur écran » aux dires des responsables Technicolor. Avec Le Fleuve, Renoir devient « le patron » en France et un modèle pour les jeunes Indiens rêvant de réaliser leurs propres films, comme Satyajit Ray rencontré lors du tournage. Désormais l’œuvre de Renoir évoque pleinement celle de son père qui sut peindre, de sa palette de tons subtils, la beauté féminine, le goût pour la nature, le spectacle, la danse, le plaisir… En 1954, pour son retour en France, le cinéaste recrée le Paris des Impressionnistes avec French Cancan. C’est le film du bonheur retrouvé : le Montmartre de son enfance, les amis, les complices d’autrefois. Jean Gabin dans le rôle de Danglard, impresario de la Belle Époque. Françoise Arnoul en blanchisseuse trimbalant son panier à linges dans les rues de la Butte. Les prestigieux techniciens s’appellent Max Douy aux décors, Michel Kelber à la photographie, Rosine Delamare aux costumes. Les scènes de ballets sont de véritables tableaux que Renoir met en mouvement de façon admirable. Explosion de froufrous, de couleurs et de joie qui transportent le spectateur jusque dans le cancan final, époustouflant et jubilatoire. Un hommage à l’Art et aux gestes pour le faire. « Le geste d’une jeune fille arrangeant sa chevelure me suffit, ou la respiration d’une belle femme dormant nue dans son lit, ou un chat qui s’étire ». Le bonheur selon Renoir.


Delphine Simon-Marsaud est chargée de production web à la Cinémathèque française.