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« Affaires publiques » de Robert Bresson : histoire d'un film

Hélène Lacolomberie - 19 juin 2018

Sur l'écran, les images et les sons se télescopent, façon actualités d'époque. Dans un pays imaginaire, entre le Royaume de Miremie et la République de Crogandie, un chancelier lunaire et farfelu enchaîne trois cérémonies d'inauguration qui chacune accumulent incidents et maladresses. Le ton est clairement burlesque, et lorgne allégrement du côté de Max Linder. Rien d'étonnant en 1933. Sauf que le film est signé Robert Bresson, cinéaste réputé pour son art de l'épure et sa recherche permanente d'un cinéma minimal et ascétique...

Affaires Publiques (Robert Bresson)

Affaires Publiques (Robert Bresson)

« Affaires publiques » de Robert Bresson : histoire d'un film

1933. Bresson a 32 ans, semble se destiner à la peinture mais commence aussi à s'intéresser de près au septième art : « J'étais très attiré par tout ce qui bouge dans les films, les feuilles des arbres entre autres choses. J'allais tous les soirs au cinéma. J'ai voulu faire un film moi-même. » Lorsqu'il se lance, à la recherche de financements, Bresson se tourne tout naturellement vers l'un des ses amis artistes. L'Anglais Roland Penrose gravite dans les mêmes sphères, il est proche des surréalistes – c'est lui qui a introduit le mouvement en Grande-Bretagne – et il accepte volontiers de l'aider.

Juin 1934. Le tournage de son premier film, Affaires publiques, peut donc commencer, pour une durée de deux mois. La presse s'en fait le lointain écho : Bresson est alors inconnu, mais il dirige entre autres le célèbre clown Béby, que Jean-Pierre Melville immortalisera plus tard dans Vingt-quatre heures de la vie d'un clown, et s'entoure de la troupe des Folies Bergère et des Augustes du Cirque d'Hiver.

« J'ai fait un film de 1200 mètres puisqu'il fallait ainsi débuter et que je tenais à composer le scénario, à diriger les acteurs, bref, à prendre toutes les responsabilités. Selon moi, les fautes de mise en scène qu'on peut commettre résultent d'un manque de prévision. Or, avant d'entreprendre mon film, je le connaissais déjà par cœur. »

Les prises de vues se déroulent à Billancourt, quai du Point-du-Jour, la majeure partie dans un terrain vague avoisinant le plateau. « Je n'ai presque pas travaillé en studio. Je me suis contenté de chercher des décors en plein air. Je les ai facilement trouvés car je n'avais besoin que d'un mur, d'un arbre et du ciel. Autant dire qu'il ne s'agit point d'un film artistique et que la poésie doit uniquement se dégager d'une certaine continuité d'invention. » L'ambiance est bon enfant ; témoin, Marcel Dalio qui apostrophe ainsi le réalisateur dans ses mémoires : « Robert, sais-tu que c'est toi qui m'as apporté ma plus grande joie au cinéma ? Tu te rappelles ? Je jouais le pompier et l'amiral, on s'envoyait des tartes à la crème, on était tous enfarinés ! Et toi le premier, quand tu venais faire de la figuration avec nous ! »

Septembre 1934. Bresson effectue le montage en collaboration avec une jeune apprentie et Pierre Charbonnier, l'ami peintre qui l'a aussi épaulé sur les décors. Le résultat est à la croisée des chemins entre burlesque et surréalisme. Un crash d'avion, des pompiers pyromanes, des objets récalcitrants, une statue qui bâille et endort la population, une bouteille de champagne qui refuse de se briser sur la coque d'un bateau... « La dernière partie d'Affaires publiques, c'était l'inauguration d'un bateau. J'avais obtenu de la Transat des images du lancement du Normandie. Le bateau continuait de descendre, s'engloutissait, et pendant ce temps, on n'arrivait pas à casser la bouteille. Tout cela était le fruit du hasard, et je crois beaucoup au hasard. »

Les gags sont essentiellement visuels, mais se glissent aussi dans les dialogues (« Écuyer ! Poursuivez cet aéroplane ! »), ou dans le travail sur le son – déjà essentiel pour le cinéaste.

Le film paraît radical dans sa forme, les transitions sont imperceptibles. Mais en réalité tout se succède de façon extrêmement étudiée : on est, déjà, chez Bresson.

Novembre 1934. Le moyen métrage d'une grosse demi-heure sort en salles le 15 novembre 1934 à Paris, au cinéma le Raspail, en première partie de Filles d'Amérique, une comédie dramatique de la RKO avec Ginger Rogers. Bresson reviendra plus tard sur l'échec essuyé : « Je me rappelle très bien que mon film n'a pas eu de succès et qu'on m'a demandé de retirer les trois chansons, jugées trop extravagantes, qui exaltaient les trois cérémonies que préside le chancelier. Ce que j'ai fait. Mais ce n'a pas été sans diminuer l'action elle-même du chancelier et sans éliminer une quantité d'images dont l'absence un peu trop sensible, surtout dans les deuxième et troisième cérémonies, a réduit la longueur du film. On peut le regarder malgré tout, parce qu'il n'est pas tant fait des avatars du chancelier que du refus des objets inaugurés de se laisser manœuvrer. »

1935. Une nouvelle sortie est un temps envisagée, pour laquelle le distributeur préconise de changer le titre en Béby inaugure. Le film ne ressort finalement pas, mais le mal est fait, et la guerre passe par là. Pendant plus de cinquante ans, Affaires publiques est considéré comme définitivement perdu, et d'aucuns prétendent que Bresson lui-même, reniant ce premier essai bien trop éloigné de son œuvre principale, en a interdit la diffusion. « On m'avait demandé de changer le titre. J'ai refusé. Le titre, changé sans que je le sache, a rendu le film introuvable. Certains ont pensé que je ne souhaitais pas revoir ce premier film tourné sans expérience. »

1985. La commission des tirages de la Cinémathèque française décide, à l'occasion du Festival d'automne, de retirer des copies neuves de tous les films de Robert Bresson. Et, si possible, de remettre la main sur Affaires publiques.

1987. Événement rare, moment précieux : les équipes de l'inventaire de la Cinémathèque retrouvent enfin une copie dans les collections. L'exemplaire porte le titre de Béby inaugure, et sur les boîtes et amorces du négatif figure un troisième titre, Le Chancelier. Il s'agit d'une copie incomplète, à laquelle manque au moins une partie des chansons. Mais par chance, le négatif original est relativement bien conservé. La bonne nouvelle est annoncée à Bresson, qui se montre ravi et, désireux d'aider les équipes, leur envoie un générique détaillé, tout en s'interrogeant pour savoir s'il est « nécessaire d'indiquer que le film est burlesque pour ne pas étonner et choquer le public avec les premières images ».

Tordant le cou aux rumeurs, le cinéaste confirme sa satisfaction : « J'avais gardé pour ce film un peu d'amour et beaucoup de curiosité et j'ai été ravi quand [on] m'a annoncé la bonne nouvelle. Je savais à peu près ce qu'il était, mais j'ignorais l'effet qu'il me produirait. J'ai eu la surprise d'y retrouver à peu près la façon que j'ai aujourd'hui d'attraper les choses et de les mettre ensemble, la façon dont les plans se succèdent. La musique, qui est de Wiener et que j'aime beaucoup, m'a semblé très propice au film qui se déroule dans un monde irréel, complètement inventé. »

Le 10 août enfin, il rédige un court texte qui accompagnera désormais cette nouvelle version : « L'auteur de ce film vous prie d'excuser les coupures qu'il avait accepté de faire. C'était son premier film, tourné il y a cinquante ans. Trois chansons avaient été jugées par trop extravagantes et leur suppression a entraîné la perte de pas mal d'images. Il vous demande votre indulgence. »

Après restauration par le laboratoire Renov'Films, Affaires publiques est de nouveau visible, mais dans une seule et unique copie conservée à la Cinémathèque. Sur l'écran, les images et les sons se télescopent, façon actualités d'époque... « Dans ce film, il y avait le clown Béby, qui était l'être le plus inconcevable que l'on puisse imaginer. Il ne jouait pas du tout. Je le laissais faire. Et c'est à partir de ce moment que j'ai pensé qu'un film n'était pas fait du jeu des comédiens, mais de la succession d'inventions. » C'est justement la méthode que Bresson fera appliquer à ses « modèles ». Affaires publiques, si peu bressonnien qu'il semble, contient en fait toute l'essence de son cinéma.


Hélène Lacolomberie est chargée de production web à la Cinémathèque française.