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Histoire(s) d'un plan : The Letter (William Wyler)

Xavier Jamet - 20 avril 2018

« Le long plan d’ouverture de La Lettre est, disons le tout net, le plus beau plan d’ouverture de film que j’aie jamais vu. Ce plan, on le doit au génie, et j’emploie le mot à dessein, de son réalisateur : William Wyler. »
Bette Davis dans Mother Goddam, biographie de la star.

1939 . Sous contrat avec la Samuel Goldwyn Company, William Wyler fait une infidélité à son studio et signe avec Warner Bros. pour une adaptation sur grand écran de La Lettre, pièce de théâtre de W. Somerset Maugham. Le cinéaste commence à se lasser de Samuel Goldwyn, toujours prompt à tirer la couverture à lui – « j’ai fait Les Hauts de Hurlevents, Wyler s’est contenté de le mettre en scène ». Surtout, il rêve de retrouver Bette Davis, star Warner avec qui il a une liaison, et qu’il a adoré diriger l’année précédente dans L’Insoumise. Warner se frotte les mains d’avoir attiré à nouveau dans ses filets un si gros poisson, déjà deux fois nommé aux Oscars, et qui lui a surtout offert un triomphe public et critique avec L’Insoumise. Mais dès le premier jour de tournage, le réalisateur va mettre les nerfs des pontes maison à rude épreuve en élaborant l’un des plans les plus célèbres de sa carrière…

Wyler aime le scénario d’Howard Koch (Casablanca, Lettre d’une inconnue), mais il trouve quand même son entame un peu faible. The Letter commence pourtant par une scène choc, un coup de feu, un homme qui fuit dans la nuit pendant qu’une femme le poursuit avec un pistolet. Pas assez convaincant toutefois aux yeux du cinéaste, qui décide de ménager ses effets, et de prendre les premières lignes du script à contrepied. Plutôt que d’attaquer le film de plain-pied, il met alors en place un leurre et compose un lent travelling sophistiqué en lieu et place des plans attendus. Légère et majestueuse, la caméra descend le long du tronc d’un caoutchoutier pour ensuite flotter au-dessus d’un cabanon occupé par des dizaines d’ouvriers malaisiens. Au bout d’une longue minute vingt, une première détonation, soulignée par l’envol d’un cacatoès, puis amplifiée dès le second coup de feu par plusieurs plans de coupe aussi courts qu’aura été long le plan initial. Wyler : « je voulais un début muet, calme, avec des gens assoupis dans la moiteur de la jungle birmane. Pour installer les décors et l’ambiance, mais surtout pour obtenir l’impact maximum au moment du coup de feu : il fallait berner le spectateur en instaurant un long silence serein en préambule. »

L’effet est radical, mais aura fait passer quelques sueurs froides dans le dos des cadres de la Warner. Hal Wallis, producteur, dans son autobiographie : « Cette scène dure deux minutes, mais Wyler aura passé toute sa première journée de tournage à la filmer. Alors que la Warner espérait qu’il tourne à un rythme de 3 ou 4 pages de script par jour, le voilà qui entame la production en tournant un simple paragraphe en 24 heures. Nous connaissions évidemment sa réputation, mais cela n’a toutefois pas manqué de nous alerter. » Puis, plus loin : « Normalement, ce simple plan n’aurait dû nécessiter que deux ou trois prises. Mais Wyler en fit trente-trois… Bette était constamment à court de munitions, le cascadeur passait son temps à se relever, à s’épousseter, et il fallait prendre le plus grand soin de ce fichu cacatoès pour qu’il réagisse correctement aux coups de feu. Le tournage venait à peine de commencer et tout le monde était déjà sur les nerfs. Tout particulièrement Bette, si fatiguée dans les dernières prises qu’elle n’arrivait même plus à soulever son pistolet… Pourquoi Wyler faisait-il autant de prises ? Ma théorie, c’est qu’il aimait tellement son idée de mise en scène qu’il voulait la refaire et la refaire des jours durant. »

Au-delà de l’anecdote, qui nourrit la légende du Wyler perfectionniste, reste un plan éblouissant, et une géniale intuition de mise en scène, effaçant des mémoires la précédente adaptation de The Letter, dix ans plus tôt, dont la mise en scène conventionnelle (signée du français Jean de Limur) dit en creux tout ce qui sépare le génie de l’honnête faiseur. En 1974, Bette Davis, interrogée sur le film : « The Letter est un film magnifique, qui doit tout à Willie. Willie tenait sa ligne quand il dirigeait un film. Peu lui importaient les avis des autres, ou les aléas de tournage. La seule chose qui lui importait, c’était ce qu’il y allait avoir à l’écran une fois la journée de tournage achevée ».


Xavier Jamet est responsable web à la Cinémathèque française depuis 2007. Il est co-fondateur du site DVDClassik et collabore au magazine Soap.