148 personnalités du cinéma, 700 cartes postales et 246 pages. Au printemps 1945, dans Berlin pilonnée par les raids alliés, un album photo git dans les décombres d'un immeuble. À l'intérieur, des clichés de stars des plus grands studios hollywoodiens. Garbo, Gary Cooper ou Louise Brooks sourient, soigneusement classés par une jeune adolescente.
Sophie Ruiz-Pipo est née en 1925. Sa mère, héritière d'une famille bourgeoise berlinoise, a épousé un Juif converti de première génération. Quand en 1933 déferle la peste brune, la famille, spoliée de tous ses biens, déménage à Berlin. La jeune Sophie a du mal à s'intégrer, elle n'a jamais vu qu'un seul film sur Frédéric II, avec Otto Gebühr dans le rôle-titre. Ses camarades, elles, sont déjà allées maintes fois au cinéma, et leurs récits la font rêver. En 1935, les lois de Nüremberg classent Sophie comme « métisse juive de second degré », un statut qui lui permet d'échapper à la déportation mais lui interdit l'accès à l'école. En 1940, à 15 ans, elle travaille dans une usine aux côtés d'ouvriers français du STO ; elle peut assister, clandestinement, aux projections organisées par les associations de loisirs pilotées par le régime nazi. Et tous les dimanches après-midis, elle fréquente les cinémas de Berlin, où un peu de maquillage lui permet de voir des films interdits aux moins de 16 ans.
Sa passion pour le cinéma l'amène à collectionner des vignettes dans un album donné par sa mère. Des portraits de stars, édités par la maison allemande Ross Verlag, qui a un contrat d'exclusivité européen avec les grands compagnies hollywoodiennes. L'esthétique diffère selon le studio, chaque exemplaire est numéroté, et il existe pas moins de 40 000 modèles différents. Sophie n'y connaît rien, elle n'a vu jouer aucune des vedettes, mais elle ordonne pourtant les photos avec un sens artistique certain, s'amusant avec les regards, les poses, les tenues ou les couples. Au contact de ses camarades de travail, la jeune fille découvre aussi les acteurs et actrices de l'Hexagone, Danielle Darrieux, Albert Préjean, ou Gaby Morlay, et son album s'étoffe peu à peu.
Lorsque les bombardements s'intensifient sur Berlin, Sophie et sa mère cherchent à mettre en sûreté leurs biens les plus précieux. La mère emballe l'argenterie et Sophie, son album, qu'elles déposent, protégés dans des draps, sous la cage d'ascenseur. Après l'Armistice, les deux femmes reviennent sur les lieux. Au milieu des ruines encore fumantes se dresse la cage d'ascenseur, épargnée, où se trouve encore l'album, intact.
En 1954, avec les 5 000 Marks reçus en réparation de son exclusion de l'école, Sophie émigre à Paris. Elle devient une fidèle spectatrice de la Cinémathèque française où elle découvre ses vedettes préférées sur grand écran. En 2010, elle confie à l'institution sa collection unique, témoin de la starification hollywoodienne et instantané de son temps. Un album qui aura traversé les frontières et permis à une jeune fille, au milieu de l'horreur, de rêver un peu.