Paris, 8e arrondissement, le 4 mai 1897. Ouverture des portes de la traditionnelle vente de bienfaisance, où les bonnes âmes de l'aristocratie vendent des babioles au profit des pauvres. Pour l'occasion, on a tendu un immense vélum goudronné, et construit des décors en bois, carton-pâte et toile peinte. Parmi les attractions, grande nouveauté, le cinématographe est installé dans une petite salle, avec le projecteur 35 mm de Normandin et Joly. Avant l'ouverture, Normandin inspecte les lieux et, pressentiment, il n'est pas satisfait. La lampe Sécuritas, inventée par Molteni trois ans plus tôt, ne fonctionne pas comme il le souhaite. Alerté, l'organisateur passe outre ces problèmes techniques. Le cinématographe est donc présenté en grande pompe. Ces dames se pressent, l'endroit ne désemplit pas.
La lampe Sécuritas fonctionne avec un mélange d'éther et d'oxygène. Quant au projecteur, manœuvré par deux employés, il utilise un film en nitrate de cellulose, hautement inflammable. Et soudain, une violente explosion survient. Que s'est-il passé ? Le bouchon du réservoir est resté ouvert trop longtemps, les vapeurs d'éther se sont répandues, et lorsqu'un des deux opérateurs a gratté une allumette, la lampe a explosé. Les flammes jaillissent et se propagent instantanément. La foule se rue vers la sortie, s'écrase, tombe, les corps s'amoncellent et bloquent les issues. En l'espace de dix minutes, le brasier se transforme en un piège mortel.
Le scandale est retentissant. Les victimes, aristocrates et domestiques, sont presque exclusivement des femmes et des enfants, et la polémique enfle : qu'ont fait les hommes ? Une cérémonie est organisée à Notre-Dame en présence du président Félix Faure, et trois mois plus tard s'ouvre un procès. Amendes pour l'organisateur et pour les deux opérateurs, qui eux, écoperont en plus d'une peine de prison. Suprême ironie, les deux hommes sont parvenus, dans leur fuite, à sauver le projecteur et la lampe. Quant à Molteni, bouleversé, il se retire peu après des affaires.
Mais cette catastrophe marque surtout un tournant crucial dans les débuts balbutiants du cinéma. L'incendie freine l'engouement des bourgeois pour l'invention, jugée dangereuse. Le cinéma se réfugie alors dans les baraques foraines, où il va conquérir un nouveau public. En parallèle, les frères Lumière mettent au point un système de lampe électrique, afin d'écarter tout risque d'incendie. Et la réglementation se durcit. La cabine doit être construite en matériaux incombustibles, et de l'eau stockée à proximité. Les films en nitrate resteront tout de même la cause de nombreux incendies à travers le monde, avant de disparaître peu à peu. Voilà comment une lampe, toute petite, et un opérateur, négligeant, ont eu un impact décisif sur le cinéma d'aujourd'hui.