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À l'occasion du centenaire de sa naissance, redécouverte de l'acteur-star Yves Montand, aux multiples facettes, aussi massif que fragile, à travers un parcours d'une vingtaine de longs métrages tournés entre 1946 et 1991.

Un acteur... qui nous ressemble

« Il a tout pour plaire, ce mec! » L'exclamation de la jeune Roxane (Mathilda May), brune en robe rose, est triviale, mais elle a le mérite de nommer une fascination toujours à l'œuvre quand Yves Montand revient à Marseille, la ville où il a grandi. La scène arrive très vite au début de Trois places pour le 26 (1987) de Jacques Demy, dont le scénario retrace à sa manière la trajectoire de la star.

Montand vient d'un pays qui n'existe plus, non pas son Italie natale, mais le music-hall, territoire où les hommes chantent, dansent et jouent, et qui donne une certaine idée de l'artiste complet. Montand incarne aussi le XXe siècle, produit de cette génération qui fêta ses dix-huit ans au déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, connut la guerre froide et son dégel, et la fin d'une époque où les débats politiques et intellectuels furent des plus intenses.

« C'est marrant, c'est toujours triste les chansons d'amour ! » : dans le Paris d'après-guerre, Diego/Montand fredonne Les Feuilles mortes au détour d'un plan : c'est donc bien le chanteur à succès du Théâtre de l'Étoile, adoubé par Edith Piaf, que Marcel Carné et Jacques Prévert sont venus chercher pour le premier rôle des Portes de la nuit, un film que devait interpréter Gabin. C'est un pari. Les débuts de l'acteur sont fragiles, on le devine encore hésitant et emprunté.

Un acteur ancré dans la mémoire collective

Même s'il continue de tourner des films, Yves Montand mettra vingt ans à se sentir à l'aise devant une caméra. C'est Compartiment tueurs (1965), le premier long métrage de Costa-Gavras, qui marque véritablement le coup d'envoi de sa carrière cinématographique, avec son interprétation de Grazziani, inspecteur au nez pris et à l'accent marseillais prononcé. Cet accent sera d'ailleurs l'une des caractéristiques de Montand, de cette jovialité, sourire et yeux plissés, à la limite du cabotinage (Le Diable par la queue) ou au contraire d'une grande justesse (un « Papet » que lui seul pouvait incarner dans Jean de Florette).

C'est après l'avoir repéré dans Compartiment tueurs qu'Alain Resnais l'impose comme interprète principal pour La Guerre est finie (1966), film central de la trajectoire de Montand. Le basculement est ensuite complet : priorité sera donnée au cinéma. Le film symbolise aussi la rencontre avec Jorge Semprún, l'ami magnifique, qu'il incarne ici et qui sera aussi à l'origine d'un autre film et rôle importants : L'Aveu (1970), encore de Costa-Gavras. Dans ces deux films, et c'est d'une certaine manière assez rare dans le cinéma français, le corps même de Montand devient le véhicule du discours politique et de l'engagement de l'acteur : le corps passe-muraille d'un résistant anti-franquiste extrêmement mobile dans La Guerre est finie, et celui, très amaigri, qui va éprouver l'univers concentrationnaire et dénoncer le stalinisme dans L'Aveu.

Avec un acteur aussi populaire que Montand, les souvenirs du public qui l'a accompagné au cinéma, ou lors des rediffusions de ses films à la télévision, se ramassent à la pelle. Pour les uns, ce sera Mario, le routier du Salaire de la peur, pour d'autres ce sera Blaze dans La Folie des grandeurs, ou le César de César et Rosalie. Il a acquis avec les années la force d'un acteur définitivement ancré dans la mémoire collective.

Une décennie flamboyante

Pour Yves Montand, tout comme pour Michel Piccoli, dont, quasi contemporain, il croise plusieurs fois la route au cinéma, la décennie 70 est flamboyante. Des rôles différents, très contrastés, proposés par de grands cinéastes. Jansen, dans Le Cercle rouge de Jean-Pierre Melville, incarne ce grand écart, étonnant par sa capacité à trouver une forme d'assurance dans la fièvre hallucinatoire du delirium tremens. On retrouve alors de film en film ce grand corps au dos large, toujours incroyablement élégant : Montand avait gardé en mémoire les conseils de Piaf, qui lui avait appris l'importance de l'habit de scène. Pour lui, le personnage devait d'abord être cerné physiquement pour être crédible psychologiquement. Les innombrables costumes-cravates de Montand, les cols pelle à tarte de ses chemises blanches dépassant de pulls sombres en col V, ses trench-coats, étaient quelques-unes de ses occurrences vestimentaires. C'est au cours de ces années 70 que s'affirme avec finesse le jeu d'Yves Montand. Rappeneau et de Broca travaillent bien sûr sa fantaisie et son rythme. César (prénom souvent adopté, hasard ou coïncidence, par les personnages qu'il incarne) dans Le Diable par la queue et Martin dans Le Sauvage sont aussi vifs que légers, lui permettant de travailler son sens de la comédie, aussi bien par le mouvement du corps, quasi chorégraphique parfois, que par la rapidité des dialogues. À l'inverse, le Montand grave et dominant, ce roc si physique, se fragilise aussi de l'intérieur, exprimant les hantises des hommes mûrs de la génération des Trente Glorieuses. Chez Claude Sautet par exemple, le rôle de Vincent, en peine d'argent, largué par femme et maîtresse dans Vincent, François, Paul et les autres est totalement symptomatique de ce qui anime certaines des figures des films des années 70 qu'il interprète. Dans une scène où sa femme Catherine lui signifie la fin de leur couple, le visage de Vincent, animé d'une fébrilité presque impalpable, exprime son effondrement intérieur. Du grand art.

« Tu crois qu'on peut tuer le passé ? » Le regard interrogateur de Léon Marcel adressé au jeune Tony dans IP5 : L'Île aux pachydermes (1991) est implacable : dans ce film tout comme dans Trois places pour le 26, Yves Montand, qu'il soit lui-même ou qu'il compose un vieil homme mystérieux aux pouvoirs surnaturels, se penche sur son passé. Il devient acteur-mémoire, construisant sa propre mythologie, égrenant vérités et légendes. Dans le film de Demy, le vrai Montand sexagénaire croise son jeune double de fiction dans des tableaux racontant les plus grandes aventures de sa vie : son passage à Broadway et Hollywood, ou sa rencontre avec Simone Signoret (qui fête aussi son centenaire en 2021 !). Non, décidément, il n'est pas possible de tuer le passé. Avec le cinéma, il renaît en permanence.

Bernard Payen

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Du 2 au 20 décembre 2021

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