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Preston Sturges ou l’art de la dépense

Preston Sturges est sans conteste le plus injustement méconnu des grands cinéastes américains. Méconnu, redécouvert, à nouveau oublié, puis tiré de l’oubli : la machine est infernale ; « c’est à faire tourner la tête », dirait la Maréchale de Diderot. Et pourtant. On sait très bien qui est Preston Sturges. Si l’on veut bien pour commencer ne pas le confondre avec John Sturges (oui, celui de Règlements de comptes à OK Corral et des Sept Mercenaires), il est difficile de perdre la trace d’un tel client.

Né tout près de Chicago en 1898 et mort à l’Algonquin Hotel en 1959 en écrivant ses mémoires – la classe, toujours la classe – Preston vécut plusieurs vies : il incarna l’Amérique mais aima la France ; il épousa des héritières et crut au mariage, à la manière de Sacha Guitry – qu’il adorait. Il admirait aussi Marcel Pagnol – qu’il adapta – ainsi que François Villon, Deauville, et certains bars du quartier des Champs-Élysées. Il fit en France ses premières armes dans les valises de sa mère, la belle Mary Dempsey, bonne amie d’Isadora Duncan, il y réalisa son dernier film (Les Carnets du Major Thompson), mais la patrie de la politique des auteurs a toujours éprouvé quelque difficulté à lui accorder une place définitive et incontestable au panthéon du septième art.

Cependant à l’après-guerre, avec le retour des films américains, il était considéré à l’égal d’Orson Welles par la fine fleur de la critique française. Vous pensez que j’exagère ? Ouvrez alors, s’il vous plaît, Le Cinéma de la cruauté d’André Bazin : « Les critiques cinématographiques se répètent entre eux, depuis un an, que si les films américains les ont généralement déçus c’est que la France ne connaît pas encore ceux de Preston Sturges et Orson Welles » ; « Dans les mois qui suivirent la Libération, quand les films américains qui étaient passés sur nos écrans ne se comptaient que par dizaines, les initiés, nous révélaient que Hollywood s’était enrichi, depuis que nous l’avions perdu de vue, de deux metteurs en scène sensationnels : Orson Welles et Preston Sturges ».
L’auteur de Qu’est-ce que le cinéma ? confirmera sans relâche le point de vue des « initiés » en consacrant de très belles pages à chacune des comédies de Sturges ; puis ce fut le tour de Pierre Kast, autre fan notoire. Alors comment comprendre le saisissement qui est le nôtre quand on compare cet illustre inconnu à Orson Welles ? Et pourquoi n’est-il pas un cinéaste « bien connu » comme Hitchcock et Hawks, Lang ou Wilder ? Il existe des réponses à ces taraudantes interrogations.

Donnons d’abord les faits, incontestables, quitte à devoir les enrichir en un second temps :

1 Preston Sturges occupe une place essentielle dans l’histoire du cinéma parce qu’il fut le premier scénariste du parlant à « passer » à la réalisation en 1940.
2 Preston Sturges a parachevé l’aventure de la comédie américaine par sa destruction ; il est donc le fondateur de la « seconde » comédie américaine.
3 Preston Sturges a arrêté de réaliser des films à Hollywood en 1949, il est donc le grand oublié de la « politique des auteurs »
4 Preston Sturges, de toute façon, c’est vraiment autre chose.

Reprenons.

Après avoir tenté sa chance dans la parfumerie, l’invention en tout genre, l’écriture de chansons et de pièces de théâtre, Sturges arriva à Hollywood au début du parlant. Il écrivit en 1933 un scénario remarquable, T*he Power and the Glory*, histoire déchronologisée d’un magnat des chemins de fer qui inspira la comparaison récurrente avec Citizen Kane en dépit de la molle réalisation de William K. Howard. Sturges désirait déjà franchir le pas de la mise en scène, mais la taylorisation du système des studios n’était pas un vain mot. Il devint ainsi le scénariste le mieux payé de Hollywood (quatre mille dollars par semaine à la fin des années trente) et l’auteur de scripts qui firent date dans l’histoire de la comédie :

The Good Fairy (W. Wyler, 1935), inspiré de Lulu de Wedekind, Easy Leaving (M. Leisen, 1937), ou, à mi-chemin du film de procès et du mélodrame, Remember the Night (1940), toujours pour Mitchell Leisen et la Paramount (et première occurrence du couple wildero-sirkien formé par Barbara Stanwyck et Fred McMurray). La Paramount était le bon studio et William Le Baron un grand responsable de production : c’est lui qui autorisa Sturges à réaliser Gouverneur malgré lui pour un salaire de cinéaste de … dix dollars – tel était le « deal ». On prédit l’insuccès, le film fit un tabac et obtint même un oscar (du scénario…). Success story : peut-être. Mais surtout, moment capital de l’histoire du cinéma car quelques mois plus tard, John Huston, Billy Wilder et Delmer Daves s’engouffreront dans la brèche ouverte par Sturges et redonneront à l’auteur de film un lustre perdu depuis la fin du muet.

Tout ceci ne serait que littérature si Sturges était un cinéaste « comme les autres ». Mais il fut un flambeur, un météore. L’extraordinaire poussée que connaît le cinéma des années de guerre (renouveau conjoint du film policier, de la comédie, du musical, de la conception de l’auteur, de l’inspiration – délibérément plus sombre) trouve avec lui son accomplissement et sa véritable expression. D’abord dans la frénésie jusqu’au-boutiste : huit films réalisés entre 1940 et 1944 pour la Paramount. Telle est l’œuvre de Preston Sturges, aussi fugace et éphémère que la beauté baudelairienne, taillée comme un diamant, compacte comme une balle de base-ball – fût-elle une screwball. Car l’œuvre est déjantée, folle, ahurissante dans son rythme comme dans son propos. La vieille comédie n’est plus, Capra est réduit à du préchi-précha social (voir Les Voyages de Sullivan). La seconde comédie arrive : satirique, tournée vers son amont burlesque (les chutes de Charles Pike dans The Lady Eve) ou son aval cartoonesque (la poursuite de Tom et Gerry dans The Palm Beach Story), rien ne lui résiste, comme le prouveront Frank Tashlin et Blake Edwards, les plus fidèles continuateurs de Sturges. La satire sait faire feu de tout bois et égratigner les milieux consubstantiels à l’Amérique : la politique (Gouverneur malgré lui), la publicité (Le Gros lot) et jusqu’au cinéma lui-même (Les Voyages de Sullivan). Quant à cette autre institution typiquement américaine, les milliardaires, ils occupent une place de choix dans l’œuvre car ils sont partout : on peut, selon ses goûts, préférer l’étude de cas (Henry Fonda en parfait nigaud dans The Lady Eve) ou le portrait de groupe dans The Palm Beach Story où ils essaiment à chaque séquence pour figurer une manière de société idéale. Mais il faut surtout saluer à la face de l’éternité le délire parfois hallucinatoire qui s’empare des personnages (et aussi des spectateurs) de Miracle au village ou Héros d’occasion où, en pleine guerre, l’inimitable Eddie Bracken se révèle l’agent bien involontaire de la satire des ferments les plus sacrés de la nation : le soldat héroïque et la mère américaine. Vitesse d’exécution, parfait timing, jobardise du dialogue et de l’interprétation : tout concourt à dessiner le portrait d’une autre Amérique, parfaitement conforme à celle que nous connaissons, mais qui doit toujours attendre un vrai créateur (Melville, Mark Twain) pour être révélée à elle-même et au monde. Mention spéciale à toute la troupe, la « Sturges Stock Company » qui donne son assise à la vision du monde, et plus particulièrement à William Demarest, Robert Grieg, Robert Warwick, Frank Moran et Jimmy Conlin. On les retrouve réunis pour la photo du « Ale and Quail Club », les milliardaires chasseurs et imbibés de The Palm Beach Story.

Mais tout ceci n’eut qu’un temps. A la fin de la guerre, Sturges quitte la Paramount pour s’associer à Howard Hughes – double erreur fatale. On peut sauver The Sin of Harold Diddlebock avec Harold Lloyd et Infidèlement vôtre, ultime bouquet de comédie, qui porte en lui une autre thématique de la seconde comédie américaine : le couple fantasme-échec. On doit voir la magnifique copie de The Beautiful Blonde of Bashful Bend, western parodique en couleurs avec Betty Grable – mais l’on est loin tout de même de la grande période Paramount. Et quand la politique des auteurs fêtera chaque saison le Hawks nouveau, le dernier Hitchcock et le Tashlin de l’année, Sturges ne sera plus qu’une ombre, un fantôme. Explication plausible de l’oubli et de la méconnaissance.

Preston Sturges, c’est aussi l’inventeur du premier rouge à lèvres à l’épreuve des baisers et de l’avion à décollage vertical. C’est encore le propriétaire de The Players, restaurant de Sunset Boulevard où l’on dînait bien pour pas cher en regardant jouer les acteurs – magnifique lieu de rencontre qui coûtait bien plus qu’il ne rapportait. Mais notre époque de gagne-petit ignore ce que signifie dépenser sans compter. Beaucoup à Paris l’ont connu en des temps moins fastes où il portait fort bien le « chic déclassé ». Enfin Preston Sturges, c’est vraiment autre chose.

Marc Cerisuelo

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