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Nicole Garcia, un classicisme écorché

Nicole Garcia n'est pas de ces comédiennes qui se sont imposées à l'occasion d'un seul film, parfois pour des raisons auxquelles la raison du septième art reste étrangère, elle a au contraire conquis son territoire progressivement, jusqu'à devenir une figure incontestable du paysage cinématographique national, avec une inclination marquée (mais non exclusive) pour le cinéma d'auteur. Puis elle est passée en parallèle de l'autre côté de la caméra, pour bâtir une œuvre de toute beauté, d'un classicisme indémodable, entre drame et polar, des films qui plongent en tout état de cause au cœur des passions humaines.

Un pied (noir) en Algérie

Nicole Garcia est née à Oran six ans avant qu'apparaissent les premières flammèches de la guerre d'indépendance algérienne. Il est évident que ces racines-là ont influencé certains de ses choix. Dans La Question (Laurent Heynemann, 1977), elle est l'épouse aimante d'Henri Charlègue, alias d'Henri Alleg, sympathisant du FNL et auteur d'un livre racontant les sévices perpétrés par l'armée française sur sa personne. Le tournage de L'Honneur d'un capitaine (Pierre Schoendoerffer, 1982) la place sur l'autre versant de l'échiquier politique, puisque cette fois c'est l'honneur d'un officier de l'armée française qu'il faut défendre. Et Outremer (Brigitte Roüan, 1990) boucle la boucle, quand la comédienne incarne l'aînée de trois sœurs confrontées à la perte du domaine familial. « J'ai pleuré quand je suis retournée à Oran, avouera-t-elle après le tournage du film d'Heynemann. Retrouver les lieux de son enfance, c'est tout sauf de la nostalgie. On ressent comme une déflagration en renouant avec sa jeunesse, qui est de toute façon un pays perdu. » Ce n'est pas un hasard si Nicole Garcia a coécrit tous ses films avec Jacques Fieschi, qui lui aussi est originaire d'Algérie. Le scénario d'Un balcon sur la mer (2010), s'attachant aux pas d'un homme qui redonne un sens à sa vie quand il renoue avec un passé qui affleurait, son sixième long métrage derrière la caméra est peut-être pour cela le plus émouvant de leur travail commun.

Le sens de l'histoire

D'autres occasions sont offertes à Nicole Garcia d'être brutalisée par les fracas de l'Histoire. Sans doute celle-ci offre-t-elle un terrain fertile au romanesque le plus échevelé... Claude Lelouch lui propose d'être Anne Meyer dans Les Uns et les autres (1981), un rôle d'anthologie, qui la transforme en mater dolorosa quand, en partance pour un camp de concentration, elle se résout la mort dans l'âme à déposer son bébé sur la voie ferrée en espérant qu'il sera recueilli. Ayant survécu à la déportation, elle n'aura de cesse de retrouver son enfant... Difficile de faire plus mélo, mais le résultat est magique. Car Nicole Garcia n'est jamais plus à son aise que lorsqu'elle joue les funambules de la vie, prête à tout miser à pile ou face. On l'aura compris : la comédie n'occupe pas une place centrale dans sa carrière.

Quelque chose de plus grand qu'elle

Il n'existe pas d'images de l'arrivée en France de la future comédienne, débarquant de son Algérie natale à quatorze ans. Mais on peut sans doute se faire une idée du désir ardent de cette adolescente de se jeter dans le monde du théâtre, comme d'autres se jettent à l'eau, en revoyant Mon oncle d'Amérique (Alain Resnais, 1980). « Cette jeune femme a énormément en commun avec celle que j'étais, dans le sens où elle cherche quelque chose de plus grand qu'elle. Être acteur, c'est vouloir entrer dans la lumière. » Et Nicole Garcia est entrée dans la lumière. Certainement pas en choisissant la facilité. Sa popularité est de celles qui se méritent, qui s'acquièrent consciencieusement. Étudiante, la jeune Nicole avait doublé ses cours de théâtre par la fréquentation de la fac de droit et des cours de philosophie. Mais le diplôme qui la consacre émane du Conservatoire, où elle reçoit le premier prix de comédie moderne (en 1969). On la voit d'abord au théâtre, classique de préférence, avec Les Caprices de Marianne ou Oncle Vania. Elle n'entre dans le monde du cinéma que sur la pointe des pieds. Bertrand Tavernier lui donne sa chance dans Que la fête commence (1974), mais ce n'est qu'au bout d'une dizaine d'années qu'elle commence à se faire réellement remarquer. Dans Le Cavaleur (Philippe de Broca, 1978), elle incarne l'une des conquêtes de Jean Rochefort (alors son compagnon à la ville) et décroche au passage un César. Deux ans plus tard, elle est l'un des trois personnages cobaye qui étayent les observations du professeur Laborit dans Mon oncle d'Amérique, acquérant définitivement ses galons de comédienne, capable d'émouvoir autant que de faire réfléchir. Une sorte de femme idéale qu'elle incarnera tout au long des années 80, dans Garçon (Claude Sautet, 1983) ou Péril en la demeure (Michel Deville, 1985), où elle prouve qu'elle peut (aussi) se montrer très sensuelle. D'autres très beaux rôles vont suivre, tel celui de la mère égoïste et cassante de Robinson Stévenin (La Petite Lili, de Claude Miller, 2003), qui supporte très mal de voir s'enfuir sa jeunesse.

Des parfums entêtants

Il est vrai que si cette fuite du temps est dure à toutes les femmes, elle l'est plus encore aux comédiennes. Est-ce pour cela que Nicole Garcia a négocié depuis trente ans un virage, retrouvant derrière la caméra une seconde jeunesse ? « Jouer était pour moi comme un exercice de survie. Il fallait que je trouve ces doubles, qui sont les personnages que j'ai interprétés, et qui m'ont permis de surnager. Et un jour, je suis passée du stade où l'on est regardé pour regarder les autres. Mettre en scène consiste à partir à la recherche de quelque chose qui n'est pas encore identifié. On ne fait pas des films pour illustrer un thème. Mais on sent une sorte de convergence d'un film à un autre, on remarque des thèmes qui reviennent et que l'on décline différemment... »

On ne saurait mieux dire. Après un court et neuf longs métrages (à ce jour), Nicola Garcia est signataire d'une œuvre qui ne s'est jamais départie d'une belle cohérence. Ses histoires placent les personnages au premier plan, à un moment de trouble, quand leur existence est prête à basculer. Certains films lorgnent d'avantage vers le polar (Place Vendôme, 1998), d'autres vers le drame romantique (Mal de pierres, 2016). Mais peu importe : ce qui prime, ce sont ces moments de flottement, quand les êtres de chair qui peuplent son univers sont confrontés à des choix. Au bout de neuf films, et même si certains sont adaptés de romans (L'Adversaire, 2002), il est aisé de reconnaître comme une petite musique. Faite de mouvements telluriques d'âmes jamais en paix, de passions qui dévorent tout sur leur passage, de retrouvailles tumultueuses, etc. Peu de fantaisie, pas même de sourires, mais une façon de prendre la vie à bras le corps que n'auraient pas renié les maîtres du roman noir ou du mélodrame classique. Il y a des parfums du Facteur sonne toujours deux fois dans Amants, son dernier opus, qui sont véritablement entêtants. Évoquant Selon Charlie, la réalisatrice s'est livrée : « Je commence toujours un film sur le rêve personnel d'une scène, d'un éclat de situation, qui me semble riche d'un mystère, d'une ambiguïté, d'une histoire que l'on peut aller chercher en amont ou en aval de cette scène. » Un mystère, une ambiguïté, qui n'ont pas fini de nous happer.

Yves Alion

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Du 15 au 26 novembre 2021

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