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Michel Legrand, ou la musique au pluriel

« À mon sens, la bonne musique de film doit autant servir le film que la musique. » Michel Legrand

« Un compositeur pour l’image doit être comme une plaque photographique sensible. Il lui faut impérativement adhérer au contenu du projet, en devenir un élément de l’intérieur, visible ou invisible. Je conçois la musique de film comme un second dialogue, une manière de parler à l’inconscient du spectateur, de faire remonter à la surface de l’image des sentiments enfouis, cachés. Ma mission est d’apporter ce qui n’a pas été tourné. » Voilà comment Michel Legrand évoque son statut de compositeur pour l’image, celui d’un auteur responsable de l’ultime forme d’écriture du film. « Michel n’est pas un compositeur mais une fontaine à musique » complétait Jacques Demy, son frère d’armes et de réation, avec lequel il avait révolutionné l’esthétique du cinéma musical.

Palme d’or à Cannes en 1964, Les Parapluies de Cherbourg imposent mondialement la griffe de Legrand et lui servent de passeport auprès du cinéma hollywoodien. Repris en avalanche, le grand thème de la séparation (« Je ne pourrai jamais vivre sans toi ») contribue à façonner l’image de marque du compositeur, celle d’un sorcier du romantisme, du lyrisme à l’infini. Image flatteuse mais réductrice. L’étiquette « romantique » est l’arbre qui cache une forêt de cent cinquante films.

En écrivant pour l’image, Legrand multiplie les collaborations et se démultiplie comme compositeur. À la façon des Sabine de Marcel Aymé, le cinéma lui offre le don d’ubiquité. Féerique, violente, poétique, parfois frontalement moderne, son écriture explore toutes les contrées et langages possibles, s’amuse à toutes les superpositions. Comme si, à travers le cinéma, le grand Legrand avait trouvé le moyen de faire la synthèse entre ses différentes cultures, entre jazz, baroque et musique d’aujourd’hui. Laissez-vous hypnotiser par le temps suspendu d’Un château en enfer/Castle Keep ou les harmonies grinçantes de La Piscine : un Grand Canyon les sépare des grands sentiments des Parapluies. En clair, il y a presque autant de Legrand que de films mis en musique par Legrand. Le fil rouge qui relie ces partitions, c’est un sens thématique et harmonique unique. « La mélodie est la maîtresse de la musique » affirme le compositeur. Ses mélodies accrochent aussitôt la mémoire, tout en débordant de chromatismes, de modulations inattendues. Elles sont d’autant magnifiées par la virtuosité, le feu d’artifice permanent du traitement orchestral. Chez Legrand, l’orchestration n’en finit jamais de faire son intéressante. La preuve qu’il est possible, à travers le cinéma, de toucher un large public avec des partitions vibrantes, directes et, en même temps, savantes dans la forme. Ce qui résume bien le statut de Legrand, à la fois homme de science et de cœur. Doublé d’un boulimique, jamais rassasié de rencontres, d’échanges, de confrontations.

Aucun compositeur pour l’image ne s’est autant imposé comme un passeur entre des cinéastes d’esthétiques aussi différentes, aussi divergentes. Michel Legrand, c’est le chaînon manquant entre Chris Marker et James Bond (Never Say Never Again), entre Clint Eastwood et 69 Andrzej Wajda. Ce statut d’agent double sinon triple, il le découvre très jeune, à l’époque où la Nouvelle Vague lui permet d’affirmer son écriture : « C’est vrai, ma première famille de cinéma, c’était Reichenbach, Demy, Varda, Godard, Marker. Avec eux, c’était l’imagination au pouvoir. Nous rêvions tous dans la même direction, mélancolise le compositeur. Mais très vite, beaucoup de cinéastes de l’Ancienne Vague ont commencé à me contacter, comme Marcel Carné ou Gilles Grangier. À leurs yeux, je symbolisais sans doute quelque chose de nouveau, de différent. Moi, j’étais fier de travailler avec le metteur en scène des Enfants du paradis… Quand j’annonçais aux copains des Cahiers du Cinéma que je composais la musique du Cave se rebiffe, je me faisais insulter : « Arrête tes conneries ! Tu déchois, espèce de traître ! » En fait, ça m’amusait d’enregistrer le lundi du jazz bebop pour Godard, le mercredi des valses des faubourgs pour Grangier. C’est le propre d’un compositeur pour l’image : s’adapter à toutes les grammaires cinématographiques, être l’homme de toutes les cultures. D’un film à l’autre, comme un comédien, je change de personnage et de costume. »

Figure fascinante, multiple et complexe, Michel Legrand a accepté l’invitation de la Cinémathèque française pour une rétrospective qui sera notamment l’occasion d’un concert et d’une expérience cinéma, au cours de laquelle il dévoilera ses convictions, doutes et enthousiasmes. Un rendez-vous attendu avec un pulvérisateur de frontières, un compositeur savant d’expression populaire. Objectivement, le territoire de Michel Legrand est bien plus vaste qu’on ne l’imagine a priori. A sa manière, cette rétrospective cherchera à en dresser la carte.

Stéphane Lerouge

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