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Après avoir été le directeur de la photographie dans les années soixante-dix de nombreux films de Rainer Werner Fassbinder, Michael Ballhaus est devenu l'un des chefs-opérateurs les plus demandés aux États-Unis, signant notamment quelques-uns des films les plus importants de Martin Scorsese (d'After Hours aux Infiltrés).

L'Œil en mouvement

Il n'y a pas de hasard. À 18 ans, le jeune Michael Ballhaus se rend sur le tournage de Lola Montès à Munich, où sont réalisées les séquences de cirque du film. « Cette visite changea ma vie. J'étais stupéfait de me rendre compte qu'il y avait une combinaison parfaite et magique entre les deux mondes que j'avais connus et aimés durant toute ma vie : la photographie et le théâtre ». Assister à la fabrication des célèbres arabesques visuelles du tandem Max Ophuls-Christian Matras (son chef-opérateur) est une étape fondatrice dans le désir de Michael Ballhaus de devenir directeur de la photographie.

Son premier rêve était de devenir acteur, comme l'étaient ses parents, ou son oncle Carl Ballhaus, acteur célèbre des années vingt et trente, notamment dans M le maudit de Fritz Lang. Après une formation de photographe, Michael Ballhaus débute comme cadreur pour la chaîne Südwestfunk à Baden-Baden, puis comme chef-opérateur en 1960, avant de devenir, en 1968, enseignant à l'académie allemande de cinéma et de télévision tout juste créée à Berlin.

La rencontre avec Fassbinder

Fasciné par la Nouvelle Vague française et le travail de Raoul Coutard, Michael Ballhaus rencontre en 1970 Rainer Werner Fassbinder, qui recherche alors le chef-opérateur de ce qui sera son unique western, Whity. La rencontre entre les deux hommes est particulièrement glaçante tant Fassbinder est condescendant, voire haineux à l'égard de son aîné de dix ans, mais elle initie singulièrement une collaboration intense et productive. Le tandem Fassbinder-Ballhaus réalisera une quinzaine de films en dix ans, parmi lesquels Maman Küsters s'en va au ciel, Roulette chinoise ou Le Droit du plus fort. Dans Martha, réalisé pour la télévision en 1974, Michael Ballhaus met au point le fameux travelling à 360° qui va devenir sa marque de fabrique. La rencontre amoureuse entre les personnages de Martha et de son futur mari Helmut reste ainsi un incroyable moment suspendu, mémorable pour le spectateur comme pour les protagonistes. La technique s'oublie pour servir avant tout un sentiment. Le réalisateur Tom Tykwer définit parfaitement l'art de Ballhaus : « Il est toujours aussi curieux d'expérimenter de nouvelles choses dans le langage filmique, mais sans jamais oublier qu'au cœur d'un bon film, il y a l'être humain et ses conflits existentiels. Ballhaus a concilié de manière fascinante la complexité technique et l'empathie du regard sur les personnages, sans aucune distanciation. » Les Larmes amères de Petra von Kant l'illustre particulièrement, chacun de ses travellings doux et imperceptibles, parfois combinés à des zooms, expriment une émotion immédiate sans aucune forme de gratuité.

Travailler avec Fassbinder va aussi permettre à Ballhaus d'expérimenter la vitesse sur un tournage : « C'est vraiment lui qui m'a appris à travailler vite, en prenant des décisions immédiatement. (…) Il avait beaucoup d'images dans la tête. Ce qu'il aimait, c'était être inspiré par le moment. ». À la charnière des années 70-80, Le Mariage de Maria Braun (1979) et Lili Marleen seront ses dernières collaborations avec le cinéaste allemand.

La période américaine

Après le tournage en 1981 de Dear Mr Wonderful de Peter Lilienthal aux États-Unis, Ballhaus est engagé sur le film de John Sayles, Baby It's You. C'est ainsi qu'à l'instar d'autres chefs-opérateurs européens tels que Nestor Almendros, Chris Menges ou Vittorio Storaro, Michael Ballhaus va progressivement se faire un nom de l'autre côté de l'Atlantique. C'est Martin Scorsese qui donnera l'impulsion définitive à sa carrière américaine. Après une première tentative avortée de réaliser avec lui La Dernière tentation du Christ, Scorsese lui propose de faire la photo de After Hours, un « petit » film libre, rapide, tourné en quarante nuits. Ballhaus y joue sur les contrastes : « J'ai essayé d'opposer une lumière éclatante à l'obscurité. Le personnage principal passe toute sa vie dans l'obscurité d'un bureau. Puis une nuit, il se trouve dans un puits de lumière. La lumière le frappe, il prend peur, il se retire dans l'ombre mais la lumière vient le trouver à nouveau. ». Six films suivront avec Martin Scorsese : La Couleur de l'argent (1986) et ses fabuleux travellings planant au-dessus des tables de billard, La Dernière tentation du Christ (1988), Les Affranchis (1990), Le Temps de l'innocence (1993), Gangs of New York (2002) et Les Infiltrés (2006), autant de façons différentes pour Ballhaus, chorégraphe amoureux du genre humain, d'adapter sans cesse la mobilité de sa caméra à la narration fluide du cinéaste américain.

Ballhaus à Hollywood, c'est un peu comme si Fassbinder avait posé ses yeux sur le cinéma américain, dit-on parfois poétiquement pour exprimer l'imprégnation d'un cinéma « mainstream » par l'esthétique élégante et dynamique du cinéma allemand des années soixante-dix. On peut s'amuser à repérer les points communs entre Les Larmes amères de Petra von Kant et La Ménagerie de verre de Paul Newman, deux huis-clos dont Ballhaus a réalisé la photographie. Ou encore tracer un fil entre les portraits mélancoliques d'Hannah Schygulla dans Le Mariage de Maria Braun et ceux de Michelle Pfeiffer dans Susie et les Baker Boys de Steve Kloves.

La carrière américaine de Ballhaus est impressionnante. On peut encore citer les films de Mike Nichols (Working Girl, 1988 ; Primary Colors, 1998), de Robert Redford (Quiz Show, 1994 ; La Légende de Bagger Vance, 2000), Barry Levinson (Sleepers, 1996), et même celui du chanteur Prince pour cette expérience unique qu'est Under the Cherry Moon (1986).

Aujourd'hui, alors qu'il vient de tourner un documentaire sur Berlin, où il s'est désormais retiré, Michael Ballhaus est plus que jamais tourné vers l'avenir. Il continue de soutenir les jeunes réalisateurs et les étudiants en cinéma. Son fils, Florian, assure désormais la relève. Il était il y a trois ans le directeur photo du film à succès de David Frankel, Le Diable s'habille en Prada.

Bernard Payen

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