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Ouverture de la billetterie le 24 août à 11h

Luis Buñuel à rebours

« Je suis un homme d’une autre époque. Une époque à laquelle on avait encore le sentiment de la mort », déclare à Belle de jour un châtelain au visage de pierre. Dans son village de Calanda, Luis Buñuel a lui aussi grandi dans le sentiment de la mort. Les cloches des églises sonnaient encore le glas pour accompagner les défunts dans l’au-delà et les plañideras suivaient de leurs sanglots les cercueils à travers les ruelles. Il a vu aussi les prêtres soulever le voile des cadavres pour y jeter une poignée de cendres. Des belles veuves espagnoles crêpées de noir au Mexique de la Santa Muerte, cette thanatophilie fervente ne s’est jamais éteinte, déroulant une longue suite de cimetières nocturnes, de caveaux profanés et surtout de jeunes mortes à la beauté inaltérée. Le surréalisme de Luis Buñuel est sombre et gothique, puise au roman noir sadien et à la littérature décadente.

Belles de l’ombre

Dans Le Charme discret de la bourgeoisie, le premier repas avorté se convertit en veillée funèbre dans une petite auberge de campagne, faisant fuir le groupe d’amis. Mais la mort les rattrape sans cesse et n’en finit plus de s’inviter à leur table. Des militaires, garçons pâles au regard absent, viennent raconter leurs souvenirs et leurs rêves, qui sont tous des histoires de fantômes. Il y a celui dont la mère apparaît dans un placard lorsqu’il est enfant et lui ordonne d’empoisonner l’homme qui se fait passer pour son père. Il y a cet autre, qui rêve d’une ville déserte, bruissante d’ombres, et rencontre un vieil ami qui « sent la terre », puis une jeune femme mélancolique, autrefois aimée, qui se révèle être également sa mère. D’un songe à l’autre, les mères d’outre-tombe sont identiques avec leurs robes blanches, leurs longs cheveux dénoués et leur teint de cendre, liant les deux garçons par un fil fantôme.

Dans son autobiographie, Mon dernier soupir, Luis Buñuel raconte comment les paysans de Calanda laissaient les cadavres d’animaux pourrir dans la campagne pour que la terre s’en nourrisse. Les spectres et les rêves dévorent le réel, comme les fourmis le serpent en plein soleil de La Mort en ce jardin. Les mères, les filles et les sœurs reviennent hanter les hommes, révélant des désirs interdits. L’aristocrate de Belle de jour entraîne Séverine dans son château pour lui faire jouer dans un cercueil le rôle du cadavre de sa fille bien-aimée. Dans un bar, le préfet du Fantôme de la liberté reçoit un mystérieux coup de téléphone qui lui donne rendez-vous dans le caveau familial pour « comprendre le vrai mystère de la mort ». Reviennent alors les images d’un autre inceste transfiguré en récital de piano pendant une lourde journée d’été. Du cercueil, seule dépasse la chevelure intacte de la sœur, et à côté, un téléphone est décroché. Buñuel avait déjà donné de cet inconscient l’image la plus violente et primitive dans le cauchemar de Los Olvidados, lorsque la mère au sourire équivoque glisse au ralenti vers le lit de son fils, un morceau de viande crue à la main. Cette viande encore palpitante dont il est affamé est la chair de sa mère.

Vers l’âge d’or

Comme Des Esseintes refermant la maison de Fontenay-aux-Roses, Buñuel passa la majeure partie de sa carrière à Mexico dans un Hollywood factice, avec des acteurs un peu trop rigides et brillantinés, et des femmes à la sensualité luisante, ressemblant à des mannequins de vitrines ou des danseuses de cabaret. Dans Belle de jour, Jean Sorel incarne à merveille ce monde en surface, tel un Alain Delon en cire dont on aurait gommé toute la perversion et qui en deviendrait d’autant plus pervers. La bourgeoisie, qu’elle soit française, mexicaine, ou espagnole, qu’elle croupisse dans de vieilles demeures ou s’ébatte aux sports d’hiver, est un univers clos se nourrissant de ses illusions et dont Buñuel précipite la corruption. L’Ange exterminateur en est l’expérience la plus extrême, comme si on regardait en accéléré la décomposition d’une charogne. Les madones du chaos sont ces femmes, à la fois mères et amantes, spectres et vivantes, vierges et tarentules. Elles marchent dans plusieurs mondes et actionnent des mécanismes occultes. Avec ses béquilles, Tristana arpente sans fin le couloir de la demeure. Alors que Don Lope soupe avec les prêtres, sa jambe fantôme bat la mesure du temps qui rapproche le vieil homme de la mort, comme l’aiguille impitoyable d’une machine à coudre. Devant la plasticité parfaite du visage de Catherine Deneuve, avec sa luminosité naturelle, on ne peut qu’être tenté d’en extraire la noirceur. Des rêveries diurnes de souillure et de dégradation de Séverine naît un monstre : le Mr. Hyde boiteux, en cuir noir, avec ses dents en or et sa canne, interprété par Pierre Clémenti. Ce garçon-araignée, réincarnation anthracite de Pierre Batcheff dans Un chien andalou, est attiré par Séverine dans son intérieur bourgeois pour y semer le chaos. C’est-à-dire atteindre l’âge d’or et cet anarchisme des passions qui, comme dans Cet obscur objet du désir, avec l’invention sublime de deux visages de Conchita, ne permet jamais au réel de se fixer. Ce que l’œuvre folle de Luis Buñuel n’a cessé de dévoiler est le caractère profondément insensé du monde.

Stéphane du Mesnildot

Dans les salles

Films, rencontres, conférences, spectacles

Du 30 septembre au 1 novembre 2020

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