En utilisant ce site, vous acceptez que les cookies soient utilisés à des fins d'analyse et de pertinence     Oui, j'accepte  Non, je souhaite en savoir plus

Réalisatrice sans concession, irréductible créatrice de formes cinématographiques toujours surprenantes, figure marquante du cinéma soviétique et post-soviétique des années 1960 jusqu'au XXIe siècle, Kira Mouratova fait partie des cinéastes les plus censurés de la période de la stagnation soviétique. Au point qu'elle finit, au début des années 1980, par être écartée de la réalisation, contrainte de subsister en assurant des fonctions subalternes au studio d'Odessa. Elle réussit pourtant à résister dans des contextes aussi divers que difficiles, traverse la fin de l'ère soviétique, l'entre-deux de la perestroïka puis les premières décennies post-soviétiques et l'effondrement de l'industrie cinématographique, et ses derniers films sont produits avec le soutien du ministère de la culture d'Ukraine. Disparue en juin 2018, elle aura ainsi réalisé, en 45 ans, seize longs métrages et quatre courts.

Kira Mouratova, les arythmies des cœurs

Esprit indépendant, Mouratova a toujours refusé toute forme de récupération idéologique de son travail. Ses films ont su poser un regard intransigeant sur le monde contemporain, décrivant le système administratif soviétique dans une petite ville de province (Brèves rencontres, 1967), la société de consommation dans sa folie et sa cruauté (Mélodie pour orgue de Barbarie, 2009), ou la crise existentielle de la perestroïka (Le Syndrome asthénique, 1989).

Cinéma des êtres désaccordés

Née d'un père russe et d'une mère roumaine en 1934, Kira Korotkova (de son nom de jeune fille) étudie à l'Institut soviétique du cinéma, le VGIK, puis s'installe à Odessa, en Ukraine, où elle suit son premier mari, l'ukrainien Alexandre Mouratov. Avec lui, elle réalise trois premiers films (deux courts et Notre pain honnête en 1964), puis, seule, Brèves rencontres. Son style s'impose d'emblée : une vraie liberté de ton, une narration déconstruite à travers une série de flash-back et une franche prédilection pour le décadrage.

Avec Les Longs adieux (1971), En découvrant le vaste monde (1979), Parmi les pierres grises (1983), Mouratova se pose en chantre des subjectivités et des êtres désaccordés : dans ses films, les femmes et les hommes, les parents et les enfants, les enseignants et les élèves, même les amis ont du mal à se comprendre ; les personnages soliloquent dans des « monologues dialogués ». Pourtant, le regard qu'elle porte sur l'humanité se teinte de générosité : tout risible qu'il soit, chacun a droit à son moment, lorsque la caméra abandonne la trame narrative et s'attarde sur lui, le laisse se raconter et se montrer sous son meilleur jour. Chacun, y compris le personnage joyeusement antipathique de la CPE hystérique dans Le Syndrome asthénique.

Le cinéma de Mouratova explore ainsi les passions et les obsessions individuelles. Il déborde de personnages saisis d'une douce (ou moins douce) folie : la circassienne des Petites passions (1993) qui apprend l'équitation, ou Micha, qui collecte les objets perdus dans Les Gens secondaires (2000). Dans Les Motifs tchékhoviens (2001), chacun tient obstinément sa place dans les conflits qui l'opposent aux autres. Dans Trois histoires (1996), les obsessions se font plus morbides : il s'agit de se débarrasser des gêneurs ou bien de se venger d'un trauma originel.

C'est aussi un cinéma du trop-plein, où le réel apparaît sous forme de blocs d'images, de sons, de répliques qui viennent s'entrechoquer sans jamais s'accorder parfaitement. La musique et le plan sont toujours interrompus, et le spectateur est embarqué dans un voyage perceptif étonnant, qui interroge sans cesse ses habitudes et son horizon d'attente. En travaillant de cette manière, Mouratova cherche constamment à inventer de nouvelles normes esthétiques.

Pourtant, son œuvre est également traversée par une volonté d'harmonie : les êtres désaccordés cherchent à se rencontrer et à s'unir malgré le chaos qu'ils habitent et qui les habite. Certains de ses films renvoient ainsi aux contes, optimiste avec Le Milicien amoureux (1992), ou rendu impossible par la société cynique dans Mélodie pour orgue de barbarie.

Entre théâtralité et brutalité du réel

Kira Mouratova installe une tension permanente entre réel et théâtralité. Fascinée par la frontalité du théâtre, elle travaille la performance de ses acteurs, qu'elle compare volontiers, pour le rythme et la sonorité, à des airs d'opéra. En même temps, la cinéaste aime improviser et travailler avec la matière du réel, ou ce qu'elle appelle « la résistance du réel », en confrontant, entre autres, acteurs professionnels et non professionnels. Dans Changement de destinée (1987), l'héroïne, qui joue une partition sans faille face aux enquêteurs, est enfermée à côté d'un tigre échappé d'un zoo. Deux en un (2006) commence sur une scène de théâtre et s'appuie sans cesse sur l'ambigüité entre dispositif théâtral et mise en scène cinématographique. Dans L'Accordeur (2004), les charmants arnaqueurs vivent, quant à eux, dans le grenier d'un théâtre, au milieu des costumes et des accessoires.

Refrains sériels

Autres motifs récurrents de l'œuvre mouratovienne : la reprise et la répétition. Elle, qui aurait aimé fonder une société de conservation et de réutilisation de chutes de films, s'amusait souvent à laisser dans son montage plusieurs prises d'un même plan. Principe présent dès ses premiers films, il se déploie particulièrement dans son œuvre post-soviétique.

Le cinéma de Mouratova parle du monde, mais aussi du cinéma. Dans son tout dernier film, L'Éternel retour (2012), un producteur projette des rushes d'un film inachevé où la même scène est rejouée par divers acteurs, laissant le spectateur savourer variations et répétitions ad libitum – puisque le film n'est pas fini et ne le sera jamais.

Cette dernière œuvre résume et condense merveilleusement le style de Mouratova, son univers baroque, sa mise en scène qui sait être vertigineuse même entre quatre murs, et son regard sans illusion sur l'art et le monde : comme dans Le Syndrome asthénique, ici aussi, l'art échoue à changer le monde.

Eugénie Zvonkine

Dans les salles

Films, rencontres, conférences, spectacles

Du 25 septembre au 20 octobre 2019

Lundi
Mardi
Mercredi
Jeudi
Vendredi
Samedi
Dimanche

Partenaires et remerciements

Volodymyr Sheiko, Natalie Movshovych, Olga Birzul, Oleksandr Prokopenko, Anna Koriagina, Jean-Marc Zekri, Sophie Mirouse, Oleksandr Dovzhenko National Centre, Institut Ukrainien, Baba Yaga Films, Gosfilmofond, Festival La Rochelle Cinéma.

En partenariat avec

Baba Yaga Films 47e Festival La Rochelle Cinéma

En collaboration avec

Oleksandr Dovzhenko National Centre

Avec le soutien de

Ukrainian Institute