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Kim Ki-young, un entomologiste cruel

Kim Ki-young est né en 1922 à Séoul. Après avoir montré, au cours de ses études, des capacités prometteuses dans diverses disciplines artistiques, il se prépare à des études de médecine tout en se passionnant pour le cinéma, qu’il consomme en grande quantité durant un séjour au Japon. Lorsqu’il revient en Corée en 1946, il se consacre autant à ses études de médecine qui le destinent à être dentiste qu’à la mise en scène de théâtre à l’université, où il monte des pièces de Tchekhov et Shakespeare. Durant la guerre, il participe à la réalisation de documentaires d’actualité dans le service d’information de l’armée américaine, à qui il empruntera du matériel pour réaliser, en 1955, son premier film, The Box of Death. Il tournera ensuite trente-deux films depuis cette époque jusqu’en 1995. L’hommage qui lui sera rendu à la Cinémathèque permettra la découverte de dix-huit titres. À les découvrir, il sera facile de se rendre compte que s’y manifeste, de film en film, une véritable obsession.

Ainsi La Servante, en 1960, son œuvre la plus célèbre, semble avoir fourni la matrice d’un grand nombre de titres relevant tous d’une catégorie particulière et un peu insaisissable. Mélodrames érotiques, drames psychologiques d’une violence étonnante, thrillers angoissants, les films de Kim Ki-young sont surtout l’œuvre d’un entomologiste sévère. Ils sont, en effet, pour la plupart, construits sur le même principe. Une femme, souvent nommée Myeong-ja, vient briser la tranquillité et la quiétude d’un couple en séduisant l’homme et en affrontant son épouse. Cette structure plusieurs fois filmée (La Servante en 1960, The Woman of Fire en 1970… jusqu’à son dernier film, après dix ans d’inactivité, An Experience Worth Dying for en 1995) définit une œuvre étonnante et unique dont on ne peut que regretter qu’elle soit reconnue aussi tardivement et qu’elle ait mis tout ce temps avant d’être découverte hors de Corée.

Le cinéma de Kim Ki-young est un cinéma où la surenchère s’accommode d’un sens particulier, singulier, personnel, du grotesque et de la dérision morbide et violente. Et ce, dès ses premiers films, comme La Province de Yang San, où le récit traditionnel des amours contrariées devient prétexte à la peinture d’une attraction érotique d’une violence irrésistible étonnante pour l’époque, purgée dans une succession de morts brutales qui caractérise la fin du récit. En n’hésitant pas à employer parfois une rhétorique relevant du cinéma d’épouvante, en dédaignant les règles les plus élémentaires de la mesure et du bon goût, Kim Ki-young parvient à mettre à nu les petits secrets dégoûtants des pulsions humaines les plus indicibles, et la façon dont elles déterminent les agissements des individus. Autant qu’à Buñuel dans son versant naturaliste, que l’on a parfois cité à son propos, Kim Ki-young pourrait faire penser à Stroheim. La manière dont il cerne, avec lucidité, le moment où l’homme ou la femme bascule, hors de toute raison, dans l’abjection de sa propre envie, de son propre désir sexuel.

Parions que la rétrospective de son œuvre sera un événement majeur pour la cinéphilie française. Kim Ki-young est mort avec son épouse dans l’incendie de sa maison, le 5 février 1998.

Jean-François Rauger

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