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Joris Ivens

Conduit avec la collaboration de la Fondation européenne Joris Ivens, de Capi Films, du Nederland Filmmuseum et d’Arte (qui publie deux coffrets de DVD contenant les films les plus importants de Joris Ivens et Marceline Loridan), cet hommage au grand documentariste réaffirme l’importance du regard que Joris Ivens porta sur le XXe siècle, sur ses injustices, ses combats, ses échecs, mais aussi sur ses espoirs et ses réussites, ses moments de bonheur.

Volontairement non chronologique mais thématique, la programmation met en lumière à la fois la diversité, l’universalité des préoccupations d’ordre historique et social de Joris Ivens, la force, la beauté et la poésie de son écriture cinématographique : force, beauté, poésie liées à l’acuité d’un regard généreux sur les hommes et leurs combats, les transformations de la nature et de la société, acuité d’un regard qu’émerveille le sourire d’un enfant ou le souffle du vent. Mais aussi force, beauté, poésie liées à une maîtrise totale et personnelle de la mise en images du réel, de sa représentation cinématographique, de l’organisation musicale des images et du temps. Témoin attentif engagé dans l’histoire du XXe siècle, Joris Ivens n’a cessé de parcourir le monde, caméra au poing, pour y dénoncer la misère, l’injustice sociale, la colonisation mais aussi pour y montrer le courage des hommes aux prises avec la nature, se battant pour la démocratie, résistant à l’envahisseur, subissant la guerre avec intelligence.

Montrer le travail des hommes

Il naît le 18 novembre 1898 à Nimègue, ville située au Sud-Est de la Hollande. Après une enfance et une adolescence heureuses, Joris suit les cours de l’École supérieure d’économie de Rotterdam, interrompus un temps par son service militaire. Il participe alors très activement au manifeste de la Filmliga d’Amsterdam, qui exprime la volonté d’artistes, d’intellectuels, d’étudiants de « réformer le goût du public », c’est-à-dire de « libérer le cinéma de la forme mélodramatique traditionnelle et commerciale pour affirmer la valeur esthétique du cinéma et développer un nouveau moyen d’expression capable de produire des œuvres d’art ».

Tout imprégné de la théorie du « Ciné-œil » de Dziga Vertov, mais aussi des films programmés par la Filmliga tels La Grève d’Eisenstein ou Nanouk l’Esquimau de Robert Flaherty, Joris Ivens expérimente alors les possibilités de sa caméra Kinamo, lors d’un voyage à Paris où il tourne Études de mouvements. Le Pont et La Pluie font de leur auteur un cinéaste reconnu de l’avant-garde européenne. Commence alors une période d’intense activité marquée par des films de commande où déjà s’affirme avec force la volonté de montrer le travail des hommes, leurs relations avec la machine, leurs combats contre les forces de la nature, leur désir de solidarité, sans jamais oublier « qu’un film est une œuvre d’art ».

Invité en 1930 par Poudovkine à venir présenter ses films en URSS, Joris Ivens y fait une tournée de plusieurs mois. Son amitié avec Poudovkine, Dovjenko, Eisenstein sera déterminante. Après des films de commande, Joris Ivens retournera en URSS pour y réaliser Komsomol ou Le Chant des héros (1932). Dans ce film, Ivens, soutenu par la magnifique musique tour à tour concrète et symphonique d’Hans Eisler, célèbre le travail difficile mais aussi l’enthousiasme des jeunes travailleurs communistes en train de construire des hauts-fourneaux à Magnitogorsk, au fin fond de l’Oural.

Des États-Unis à la Chine

Revenu aux Pays-Bas, Joris Ivens coréalise, avec le documentariste belge Henri Storck, Borinage (Belgique, 1933), qui montre et dénonce les conséquences de la grève perdue des mineurs du Borinage : le chômage pour des milliers de travailleurs qui se retrouvent dans la misère. Borinage sera interdit de projection publique pendant des dizaines d’années. À Borinage succède Nouvelle terre, remontage de Zuiderzee, pour y introduire une dimension sociale et politique correspondant à la montée de la crise économique mondiale des années trente. Joris Ivens y dénonce ouvertement la destruction organisée des denrées alimentaires pour maintenir les activités boursières, alors que dans le monde des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants meurent chaque jour de faim.

À partir de 1936, Joris Ivens vivra pendant neuf ans aux États-Unis, où il se liera d’amitié avec Robert Flaherty, Ernest Hemingway, John Dos Passos, Fredric March, Luise Reiner, Lillian Hellman.

En 1937, il tourne avec John Ferno Terre d’Espagne pour soutenir les défenseurs de la République espagnole contre Franco, un film dont le commentaire est écrit et dit par Hemingway. L’année suivante, Joris Ivens est en Chine avec John Ferno et Robert Capa, aux cotés des deux armées qui luttent contre l’invasion japonaise : celle du nationaliste Chiang Kai-shek, et celle de Mao Tsé-toung. De retour aux États-Unis, il tourne à la demande du ministère de l’agriculture L’Électrification de la terre (Power and the Land), film destiné à convaincre les fermiers américains que l’électrification leur apportera le bien-être.

Filmer les luttes et les espoirs des peuples

En 1945, le vice-gouverneur des Indes néerlandaises propose à Joris Ivens la charge de commissaire du cinéma du gouvernement des Indes néerlandaises, et la mission d’apporter « le témoignage de la construction de la nouvelle Indonésie où Hollandais et Indonésiens pourront et devront collaborer sur la base d’une pleine égalité ». Ivens accepte la proposition et part en Australie, en attendant la fin de la guerre du Pacifique. En préparant une série de films éducatifs pour les Indonésiens, Ivens constate vite que le gouvernement néerlandais est loin de tenir ses promesses. Il prépare au contraire la guerre contre la toute jeune république indonésienne, qui a su se libérer seule de l’occupation japonaise. Ivens annonce alors à la presse internationale qu’il démissionne de sa charge et qu’il « ne fera jamais de film en contradiction avec ses principes et ses convictions ».

Interdit de séjour dans son pays et privé de son passeport, Joris Ivens répond à l’invitation du directeur du cinéma de Tchécoslovaquie, Lubomír Linhart. Entre 1947 et 1956, il réalise plusieurs films dans les républiques de l’Est, dont Les Premières années (Tchécoslovaquie, Bulgarie, Pologne), La Paix vaincra (Pologne), L’Amitié vaincra (Berlin-Est) et Le Chant des fleuves, grande fresque sur la condition ouvrière dans le monde réalisée avec la collaboration de dix-huit pays. Ivens tourne alors, sur une idée de Georges Sadoul, son premier film français : La Seine a rencontré Paris. Ce magnifique documentaire poétique sur Paris, son fleuve et les Parisiens, remporte en 1959 la Palme d’or du court métrage au festival de Cannes.

En 1964, grâce à la persévérance du directeur du Filmmuseum d’Amsterdam, Jan de Vaal, et de Tineke de Vaal, Joris Ivens revient aux Pays-Bas. Il affirme son soutien au Nord-Vietnam en participant au film collectif Loin du Vietnam (1967) et en coréalisant Le 17ème parallèle (1967) avec Marceline Loridan. Du 17ème parallèle, le critique du Nouvel Observateur Jean-Louis Bory écrira : « Le 17ème parallèle n’est pas un film de guerre, c’est un film sur des paysans obligés à la guerre… C’est le peuple qui s’y bat pour sa vie et sa liberté ». Premier film d’Ivens tourné en 16 mm et en son direct, document d’un réalisme dramatique et engagé, mais aussi empreint de tendresse et de poésie, Le 17ème parallèle demeure un des films d’Ivens les plus accomplis et les plus révélateurs de sa démarche : celle d’un cinéaste et d’un artiste qui, quelles que soient les motivations des politiques et les retournements de l’Histoire, aura partagé, mis en mémoire, tout au long du XXe siècle, les luttes et les espoirs des peuples.

Embrasser l’humanité tout entière

Rotterdam Europort, sur la vie et le travail du plus grand port d’Europe, marque aussi le début de la vie commune et de la collaboration entre Ivens et Marceline Loridan ; collaboration qui ne cessera de se renforcer jusqu’à la mort de Joris en 1989, et se poursuivra bien au-delà, au travers notamment de la création de la Fondation Joris Ivens.

Les dernières œuvres de Joris Ivens seront consacrées à la Chine : la Chine de la révolution culturelle, en 1966, que Joris Ivens et Marceline Loridan feront connaître au monde entier dans Comment Yukong déplaça les montagnes (1971-75), la Chine millénaire et mythique retrouvée dans Une histoire de vent (1988). Comment Yukong déplaça les montagnes, dont Michel Foucault écrira : « J’ai eu l’impression non pas seulement d’en apprendre sur la Chine, mais de la voir dans une réalité politique intense qu’aucun discours ne peut transcrire : le seul endroit où la vie politique, ce soit l’existence même des gens. Ce qui permet au film d’être immédiatement beau, plastiquement beau et politiquement intense ».

Une histoire de vent (co-réalisé avec Marceline Loridan), regard poétique sur la Chine éternelle, ses montagnes, ses légendes, ses lieux de rencontres et de culte, ses habitants, est aussi une réflexion profonde sur la beauté, la fragilité et l’imprévisibilité de l’existence humaine que symbolise le vent. À eux seuls, Une histoire de vent et Comment Yukong déplaça les montagnes, qui ouvrent et ferment cet hommage rendu par la Cinémathèque française, témoignent de ce que fut et demeure Joris Ivens : un homme et un cinéaste dont l’art, comme le disait Henri Langlois en 1957, « se qualifie en trois mots : l’amour des autres. Un grand cinéaste qui toute sa vie n’a cessé de vouloir embrasser l’humanité tout entière ».

Claude Brunel

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Nederlands Filmmuseum (Amsterdam), European Foundation Joris Ivens, Capi-Films, Les Archives Françaises du Film-CNC, La Cinémathèque Québécoise (Montréal), Ciné-Archives, ONF (Canada), ICAIC, Dovidis, DEFA, Sofracima,Tamasa, Ariane films, Argos Film, Institut Néerlandais (Paris), Mannus,Franken Stichting, Fons Grasveld, nederlands Filinstitut (Amsterdam), Bundesarchiv-Filmarchiv, ARTE Editions, Mme Marceline Loridan Ivens, M. André Stufkens, Mme Claude Brunel, Mme Marleen Labijt, Mme Béatrice de Pastre, M. Eric Le Roy, M. Hans van den Berg.

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