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Jia Zhangke est le plus grand cinéaste vivant. Affirmation si péremptoire qu'elle pourrait paraître aisément ridicule. Essayons pourtant de l'argumenter. En un peu plus de vingt ans et une vingtaine de films dont douze longs métrages, le cinéaste révélé par Xiao Wu, artisan pickpocket au Forum de la Berlinale 1998 a imposé une écriture cinématographique d'une richesse et d'une inventivité exceptionnelles.

Pourquoi Jia Zhangke est le plus grand cinéaste d'aujourd'hui

Jia n'est pas un styliste, au sens où jamais on ne repère chez lui de parti pris esthétique comme fin en soi, mais son vocabulaire cinématographique s'est révélé d'une étendue toujours en expansion. Films de genre (historique avec Platform, mélodrame avec The World, action avec A Touch of Sin, noir avec Les Éternels) ou même de mélange entre les genres, comme l'irruption du fantastique dans le très réaliste Still Life. Recours au plan-séquence, au montage en abîme, voire à l'hétérogénéité des matières d'images (The World). Ou encore dialogue entre fiction et documentaire, faisant se répondre deux films (In Public et Plaisirs inconnus, Dong et Still Life) ou mêlant les deux dans une même œuvre (24 City, I Wish I Knew)... Chez Jia, la virtuosité d'écriture est évidente, et ce quelle que soit la forme. Et la beauté des plans, la finesse du travail avec les acteurs, professionnels – l'accompagnement du jeu de Zhao Tao, interprète de tous ses films depuis le deuxième long métrage – ou non – son cousin, l'ancien mineur Han Sanming – établissent l'ampleur de son talent.

Jia est également le cinéaste qui aura accompagné, pensé, voire anticipé, l'évolution des technologies, avec les utilisations extrêmement diversifiées et créatives du numérique depuis In Public, le jeu sur les formats (Au-delà des montagnes), l'utilisation du 35 mm Scope (Platform). Il faudrait des pages et des pages pour décrire les beautés du rapport à l'espace dans ses plans, y compris dans la relation avec la peinture chinoise traditionnelle, la finesse de l'utilisation des objets, ou des musiques, la liberté dans la circulation entre formes et modèles qui, de manière toujours renouvelée, se manifestent dans chacun de ses films.

Un héritier et un passeur

Mais ce n'est pas tout. Son cinéma hérite clairement d'une histoire, celle du cinéma chinois contemporain. Il reprend à nouveaux frais les apports du nouveau cinéma taïwanais (Hou Hsiao-hsien, Edward Yang), ceux de la Cinquième génération continentale (Chen Kaige, Zhang Yimou, Tian Zhuangzhuang) des années 80, et ceux du cinéma hyperréaliste de l'après-Tiananmen dans les années 90. Et même un peu du cinéma d'action hongkongais à l'occasion. Mais surtout, son cinéma est par excellence celui qui a accompagné l'entrée de ce pays-continent, la Chine, dans le XXIe siècle, son ascension continue, son accession au rang de première puissance mondiale, en décrivant les mécanismes, les contradictions, les tragédies à tous les niveaux – individuel, familial, urbain, environnemental, esthétique, éthique – qu'engendre cette mutation d'une ampleur et d'une rapidité inouïes, sans précédent.

Ce qui fait aussi de Jia Zhangke le plus grand cinéaste d'aujourd'hui est l'absolue synchronisation de ses propositions artistiques avec les enjeux démesurés de la société dans laquelle il vit, où il est pleinement inscrit, lui qui est toujours parti du local (sa ville natale de Fenyang dans la province centrale du Shanxi), et a réussi peu à peu à prendre en charge le gigantisme et la complexité territoriale de son pays, parcouru en tous sens dans ses trois derniers films. Cet attachement, par la fiction et le documentaire, et le dépassement de l'opposition entre ces deux approches, accueille aussi bien la problématique de la mondialisation et des nouvelles technologies (The World) que l'ancrage dans une histoire récente (Platform) ou à l'échelle des cent dernières années (I Wish I Knew). La fusion intime, dynamique, renouvelée de film en film, entre intelligence sensible des mutations en cours dans la Chine contemporaine et invention de mise en scène signe la singularité de la place qu'occupe aujourd'hui Jia. Une place qu'il travaille à construire d'abord et surtout en Chine même, contre des forces – politiques et économiques – surhumaines. Une place qu'il a aussi su conquérir en jouant au mieux des potentialités offertes par le « passage par l'Ouest » et la reconnaissance des grands festivals internationaux et de la critique européenne et nord-américaine. À ce titre aussi, il est une figure majeure pour le cinéma de notre temps.

Le parrain d'un nouveau cinéma indépendant

Tout cela suffirait amplement à établir son importance, son caractère unique. Mais, sans solution de continuité, Jia est aussi la figure de proue et le premier artisan d'un combat de chaque jour, opiniâtre, épuisant, pour forger la place du cinéma comme art et moyen d'expression en Chine. Avec la création de sociétés de production indépendantes, avec son intervention comme producteur aux côtés de jeunes réalisateurs, avec la création d'un festival de cinéma d'auteur à Pingyao, sous la direction artistique de Marco Müller, avec le travail au très long cours pour constituer un réseau de salles art et essai dans un pays entièrement voué aux multiplexes et aux blockbusters, Jia Zhangke ne se contente de faire ses propres films. Il fait aussi vivre et avancer le cinéma, par tous les moyens possibles, politiques, économiques, médiatiques, et bien sûr artistiques. Interdit à plusieurs reprises (ses trois premiers longs métrages, puis à nouveau A Touch of Sin), il privilégie toujours la négociation avec les autorités, la construction d'espaces de possibles, souvent en se tenant à distance des principaux centres de pouvoir, Pékin et Shanghaï. Stratège impressionnant, il est aujourd'hui au centre d'une dynamique dont rien n'assure le succès dans les conditions politiquement et économiquement si brutales de la Chine contemporaine, mais qui est porteuse, pour le cinéma chinois, pour le cinéma mondial, de promesses considérables.

Jean-Michel Frodon

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Du 28 novembre 2019 au 4 janvier 2020

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