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Jacques Baratier, l’enchanteur

«   Vous avez inauguré un style de film tout à fait original et qui offre de nouvelles perspectives. Nous avons été lents à reconnaître Picasso et Stravinsky, cela pourrait bien être le cas avec votre film La Poupée. » (King Vidor)

Dialogue entre Bernadette Lafont et André S. Labarthe à l’occasion de la rétrospective consacrée à Jacques Baratier, manière de présentation du travail du réalisateur.

André S. Labarthe : Il est arrivé au cinéma par hasard. Parti sur un coup de tête avec sa boîte de peinture en 1947 pour traverser l’Afrique, Jacques Baratier rencontre une troupe de cinéastes en Algérie, et c’est le déclic : il abandonne ses pinceaux et s’en va avec les gens du voyage…

Bernadette Lafont : À l’époque, ce qui l’intéressait, c’était la peinture et la littérature. Et voilà qu’en plein désert algérien il découvre que le cinéma était un peu l’alliance de tout ça.

A.S.L. : Oui, le cinéma était une sorte de lunette d’approche pour lui, pour observer ce dont il était curieux. Tout rentre dans le cinéma, tout ne rentre pas dans la peinture, il l’avait compris. Ce qu’il y a de formidable, c’est qu’il a réussi à faire des films sans rentrer dans l’institution du cinéma avec un grand C. Le cinéma, c’était tout à coup une clé pour être libre. Il se serait senti moins libre s’il avait écrit, s’il avait peint parce que cela obéit à des rites. On peut exercer le cinéma de mille façons. Avec le cinéma, il découvrait que tout ce qu’il aimait dans la vie pouvait être attrapé. Il a commencé à faire du cinéma au début de la Nouvelle Vague et son premier long métrage, Goha, est un conte écrit en arabe par le poète libanais Georges Shéhadé. C’est un film contemporain de la Nouvelle Vague et qui ne ressemble à aucun autre. Les autres se ressemblent entre eux, lui est toujours à part. Le cinéma a été pour lui une espèce d’instrument magique pour approcher et donner vie à tout ce qu’il aimait.

B.L. : Le cinéma, baguette magique de l’enchanteur Baratier. Dans son cinéma, les gens se croisaient comme ils ne se croisent pas dans la vie. Ses amis Boris Vian et Audiberti jouaient avec lui à ce jeu de passe-muraille.

A.S.L. : Ce qui vient en premier plan dans ses films, c’est la poésie, pas la machine cinématographique. Il faisait un cinéma qui inventait son propre territoire. D’habitude les gens travaillent sur le même territoire, mais lui en a changé continuellement. La matière de ses films ne préexiste pas. Quand je dis matière, je veux dire tout, du scénario aux acteurs, on a l’impression que cela vient juste de la veille ou du matin même. C’est cette façon d’être au présent qui le rend assez unique. Il n’y a pas beaucoup de cinéastes qui sont au présent, à part Jean-Luc Godard quand il est en forme.

B.L. : Jacques est le cinéaste de l’air du temps. Il ne s’intéressait d’ailleurs qu’au moment présent. Il ne parlait jamais du passé ou de ce qu’il avait fait. Il a toujours fait des films très différents les uns des autres. L’Or du Duc, avec Claude Rich et Jacques Dufilho, est une comédie, j’ai très envie de le voir, c’est je crois son film le plus autobiographique. Goha est aussi quelque part son portrait, Omar Sharif interprète un personnage à la fois naïf et merveilleux. J’aimerais aussi beaucoup revoir Dragées au poivre, ce film m’avait beaucoup amusée à l’époque. Il y avait toutes les vedettes du moment, de Signoret à Belmondo.

A.S.L. : Le moment où c’est arrivé, on ne s’y attendait pas. Et venant de Baratier, c’était surprenant.

B.L. : Mais rien ne peut me surprendre venant de Jacques. Déjà La Poupée m’avait beaucoup frappée. J’avais été très impressionnée par l’acteur polonais Zbigniew Cibulsky et par le travesti belge. C’était la première fois qu’on voyait un travesti à l’écran, il danse merveilleusement.

A.S.L. : Il aimait jouer de tous les tabous.

B.L. : Il est inclassable. D’ailleurs, ses films sont invisibles. Qui a vu Métier de danseur, son film sur Jean Babilée tourné en 1953, dix ans avant que Rivette ne le fasse tourner ? Qui a vu Opération séduction, seul film où l’on assiste au premier contact d’Indiens du Brésil avec des Blancs ? Quand je parle de l’air du temps, c’est aussi de cela : l’art de saisir les choses au moment où elles arrivent. Il est là, il tourne.

A.S.L. : Je me souviens d’un voyage de Belfort à Paris. Il m’a entraîné dans son univers en me parlant des gens qu’il avait connus, Saint-John Perse, Gurdjieff, Pomerand, Saint-Exupéry… tout en abordant au bar des inconnus ou les jeunes femmes qui lui plaisaient. La place de Baratier c’est ça, il est sans doute celui qui a le mieux attrapé l’esprit d’une époque. La plupart du temps, j’exagère exprès, mais enfin les films qu’on va voir c’est des films qu’on a déjà vus. On sait ce qu’on va trouver comme quand on fait le marché chez les commerçants habituels. Alors que chez Baratier pas du tout, c’est la surprise totale parce qu’il n’obéit pas aux codes même pour les détourner, il les ignore. Il filme comme un poète écrit un poème. Chez Baratier, on a l’impression qu’il y a une espèce d’insouciance qui est à la base de son travail.

B.L. : Lui, ce qu’il aime, c’est le jaillissement de la vie.

A.S.L. : C’est ce qu’on retrouve dans Désordre. Ses films bougent tout le temps, c’est dans ce sens qu’ils lui ressemblent. Il les remontait sans fin. En ne se souciant ni des problèmes d’espaces, de temps, de raccords, il était capable de tourner un plan pour le raccorder à une séquence qu’il avait fait trente ans avant. On avait l’impression que le cinéma était pour lui un univers au-dessus de l’univers dans lequel on vit, moins lourd, moins pataud, où on pouvait circuler dans tous les sens. Alors que pour beaucoup de cinéastes, la majorité, ils ne rêvent qu’à emprisonner leurs spectateurs, comme a su le faire magistralement Hitchcock, référence absolue. Mais Baratier, comme Renoir ou Rouch, a eu instinctivement une tout autre ambition à l’égard de ses spectateurs : celle de leur donner la clé des champs.

Propos recueillis à Paris en septembre 2010

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