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À quarante ans passés, Gérard Oury trouve sa véritable vocation et passe du métier d'acteur à celui de réalisateur. Cet ancien pensionnaire de la Comédie-Française sort son premier long métrage en 1960, mais ce n'est qu'à partir de son quatrième film, Le Corniaud (1965), qu'il s'engage définitivement dans la comédie, genre qui fera sa gloire et dont il sera l'un des plus éminents artisans dans le cinéma français des années 1960 à 1980.

Gérard Oury, la folie des grandeurs

L'habitude de voir les films de Gérard Oury à la télévision peut nous faire perdre de vue la dimension que ceux-ci pouvaient revêtir au moment de leur sortie. Au début des années 1960, si l'on excepte des cinéastes au ton plus singulier comme Jacques Tati, Pierre Étaix ou Jean-Pierre Mocky, la comédie française se confine le plus souvent dans le comique de mots et de mœurs. Héritière du théâtre de boulevard, elle puise l'essentiel de ses effets comiques dans l'oral. La mise en scène s'y appauvrit en n'étant qu'un simple enregistrement de la performance de l'acteur.

Un désir de beauté

Ce cinéma statique et babillard, financé à la va-vite, ne trouve que peu de grâce aux yeux de Gérard Oury qui, lorsqu'il se décide à réaliser une comédie sur les conseils de Louis de Funès, qu'il a engagé pour un petit rôle dans Le Crime ne paie pas, rêve d'un film en couleurs, de plans larges et de grands espaces. Il écrit dans ses Mémoires d'éléphant à propos du Corniaud : « De Naples à Bordeaux, je veux réaliser ce film itinérant entièrement sur des voitures en marche. Et ras le bol les productions comiques bon marché, moches et vulgaires. Je tournerai dans des sites magnifiques : Villa d'Este, château Saint-Ange, Pise, la Toscane. » Le projet, ambitieux, est soutenu par le producteur Robert Dorfmann qui, même lorsque le budget du film est dépassé en cours de tournage, ne lâche pas son réalisateur. Oury est épaulé à l'image par le chef-opérateur Henri Decaë, qui a notamment signé la photographie scintillante de Plein soleil de René Clément. Le film sera un succès immense en son temps, un triomphe comique encore aujourd'hui. Gérard Oury a constamment cultivé ce désir de beauté de l'image, cette envie « d'oxygéner » la comédie pour mieux rompre avec une certaine tradition.

Le goût du gag

Sans renoncer au bon mot et à l'échange de répliques savoureuses, Gérard Oury met au premier rang le gag visuel. En cela, il est plus proche du burlesque américain, de Charles Chaplin et Jerry Lewis, et du cinéma comique français des premiers temps (Max Linder, André Deed) que des comédies de son époque. Il ne s'économise pas sur l'écriture de ses films, peaufinant jusqu'à l'obsession la moindre situation. À l'instar des pères du burlesque, il pense en permanence la situation de l'acteur par rapport à son environnement, aux éléments de rupture et de dislocation qui peuvent exister entre eux. En ce sens, Les Aventures de Rabbi Jacob est son film qui pousse au plus haut degré ce principe de distorsion. Le corps n'est jamais une fin en soi chez Gérard Oury, il se manifeste pleinement dans la contradiction. Ses choix de casting sont tout entiers dirigés vers cette finalité. Les personnages de Louis de Funès ne se révèlent que plus vifs et nerveux face à la bonhomie tranquille de Bourvil, mesquins et chétifs devant l'élégance classique d'Yves Montand. Oury injecte cette même logique de rebondissement dans les trames narratives. Ses films sont perclus de soubresauts, de trajets en zigzags incessamment contrariés dans une dynamique jubilatoire. Son comique n'a jamais été autre que situationnel : placer des personnages là où ils ne devraient pas être, les associer avec ceux qu'ils ne devraient pas fréquenter. La mécanique du réalisateur est bien huilée mais n'alourdit pas pour autant l'ensemble. Les rouages sont habilement masqués par cette exigence visuelle, cette profusion de gags qui sont autant la marque d'une générosité de l'artiste envers son spectateur que d'un appétit de cinéma et de grand spectacle.

Une France interlope

Un regard d'ensemble sur l'œuvre de Gérard Oury confirme un attrait certain pour la contrebande et les milieux clandestins. Citons pêle-mêle la Résistance dans La Grande vadrouille, le rapt du Cerveau, la cavale d'un condamné et son avocat dans La Carapate, le groupe anarchiste terroriste de La Vengeance du serpent à plumes ou encore les services secrets dans Vanille fraise, liste à laquelle nous pourrions ajouter les innombrables affaires de mafiosi et d'agents troubles (Le Corniaud, La Folie des grandeurs, Le Coup du parapluie). Le cinéma de Gérard Oury est travaillé par ce glissement entre la légalité et l'illégalité, l'ordre et la fraude, le franchissement de cette barrière entraînant toujours une fuite en avant (et ainsi la mise en route de la narration). Cette tendance déploie au grand jour la propension qu'a toujours eu le cinéaste à déporter la comédie vers le film d'action, avec l'une de ses formules les plus caractéristiques qu'est la course-poursuite. Elle est aussi le signe d'une ambition poétique : donner aux personnages l'occasion de se rêver autrement, d'aller vers l'interdit, de s'extraire de leur condition et de leur zone de confort pour se révéler à eux-mêmes. Les films de Gérard Oury sont à relire à l'aune de ce fantasme d'être un autre. Ce jeu de truchement – on se déguise beaucoup chez le réalisateur, en soldat allemand, en dame de la cour, en rabbin – ouvre le chemin à un apprentissage, ou plutôt à un renoncement, de ses défauts, craintes et a priori. Ce cinéma est nourri par un espoir, celui que le rire puisse améliorer le cœur des hommes et réconcilier les contraires.

Adrien Valgalier

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