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Menacé d'oubli pendant plus d'une décennie, le cinéma de Daniel Schmid peut enfin révéler une part de son éclatant mystère. Le réalisateur suisse, proche de Werner Schroeter et de R. W. Fassbinder, a signé une œuvre hantée par l'amour de l'opéra et l'idéalisme allemand. Déclinant à l'infini la dialectique du maître et de l'esclave, il investit les formes de la décadence pour mieux les subvertir.

« Faites tout dans l'obscurité... »

À Renato Berta

« Mon ami Daniel Schmid, dont certains films sont en voie de disparition, et pas seulement parce que ma mémoire ne cesse de s'effacer », écrit Bulle Ogier dans J'ai oublié. Qui était ce cinéaste qui s'est lui-même défini comme un artiste à l'indéniable « spleen montagnard » ? Schmid (1941-2006) est né à Flims (!), commune lacustre de l'est de la Suisse. En trente ans de carrière, il a signé onze films, dont certains pour la télévision.

C'est la même Bulle Ogier qui, avec un naturel désarmant et beaucoup d'humour, dévoile l'envers du faste du festival de Cannes dans Notre-Dame de la Croisette (1981). Avançant seule et un peu paumée parmi la foule des festivaliers, on la retrouve tapie dans une chambre anonyme, sans carte de presse ni accréditation, alors qu'elle tente de percer le château miroitant du festival de cinéma le plus célèbre de la planète. À travers elle, Franz Kafka et Buster Keaton s'invitent sur la Croisette, où elle rencontre quelques personnages sublimes et loufoques à la fois : Kira Nijinski, Jean-Claude Brialy, Pascale Ogier. À quelques mètres des « événements », elle est condamnée à regarder à la télévision l'élection de François Mitterrand, puis la conférence de presse, tant convoitée, de Jack Nicholson pour la première mondiale du Facteur sonne toujours deux fois. Soudain, surgissent des images venues d'un autre temps : Henri Langlois se promène parmi les décors de son musée rêvé de cinéma. Il s'agit avant tout de cela, dans les films de Daniel Schmid : d'un indéfectible amour du septième art, avec des jeux de références à l'expressionnisme, la littérature, l'opéra, et à l'histoire de son pays.

D'ailleurs, il est plutôt question d'une contre-histoire helvète : les fantômes (Violanta, 1977) et les sauveurs (Jenatsch, 1987) s'invitent à l'écran, pour remémorer des pans de la légende suisse, pas toujours héroïque. C'est pourquoi Berezina ou les derniers jours de la Suisse (1999) est, de la main de Geraldine Chaplin, la traversée satyrique d'un des pays les plus riches du monde.

Beaux et damnés

L'argent est en effet au centre du cinéma de Daniel Schmid, comme moteur et comme problème. L'Ombre des anges (1976) étonne par ses dialogues, abondants, enragés, d'après la pièce la plus controversée de Fassbinder (L'Ordure, la ville et la mort), qui réunit une prostituée trop belle pour attirer les clients (Ingrid Caven), son souteneur invivable (Fassbinder) et un Juif enrichi par la spéculation (Klaus Löwitsch). Ainsi, le cauchemar allemand prend vie. La victoire de la tristesse nazie par-delà la guerre se cristallise en un conte de fées raté, teinté du sordide des bas-fonds interlopes, de l'obscénité dans laquelle est reléguée non seulement la vie des homosexuels, mais aussi des Juifs et des prostituées. Le film est menacé de censure – un objet explose lors d'une projection, à Paris, en février 1977 – provoquant la réaction de plusieurs cinéastes et intellectuels, parmi lesquels Gilles Deleuze, qui signe un brûlot pour dénoncer un nouveau type de fascisme qui reconduit, sous couvert de morale, l'intolérance.

Dans La Paloma (1974), l'amour devient plus froid que la mort, la vengeance un plat qui se mange froid : on y vit soumis au silence despotique de la beauté. Edgar Poe et Georges Rodenbach se croisent dans ce film où une femme (Caven) ne pardonne pas à un homme (Peter Kern) de l'avoir sauvée pour mieux l'enfermer. Elle se dérobe à lui. Implacable, elle organise la vengeance contre ce mari trop amoureux et un amant trop lâche, laissant sa beauté gravée dans leur souvenir et leur regret. Novalis l'annonçait déjà : on est seul avec tout ce qu'on aime. Par la suite, Hécate (1982), une adaptation de Paul Morand, montre la hantise de ce qui reste insaisissable à jamais. Ces personnages blasés, voluptueux, évoluant dans de somptueux boudoirs, ont la tristesse de l'eau stagnante.

Mais pour mieux saisir la portée subversive de la représentation de ce faste, il faut remonter au premier film de Daniel Schmid, le moyen métrage Faites tout dans les ténèbres (1970), puis au premier long, sublime chef-d'œuvre, Cette nuit ou jamais (1972). Le cinéaste fige les acteurs dans un carnaval éphémère où les maîtres suivent les ordres des serviteurs, dévoilant ainsi toute la dimension politique d'une telle inversion puisque, comme Visconti avait faire dire à ses personnages, il faut que tout change pour que rien ne change.

Après le spectacle

Néanmoins, Schmid est aussi un maître méconnu dans l'art du souvenir. Il fait vibrer la mélodie des teintes fanées dans Le Baiser de Tosca (1984), une plongée dans la maison Giuseppe Verdi à Milan, asile pour artistes retraités. C'est un document de pure ferveur, où la mort elle-même est ignorée tant que l'art lyrique fait encore rêver ses pensionnaires.

Enfin, la mélancolie est la vertu cardinale de ce cinéma où tout se joue à retardement. Dans Hors saison (1992), Sami Frey erre dans un hôtel léthargique qui continue d'exister à travers les souvenirs. Il affronte la rémanence de son passé de petit garçon entouré d'une galerie épatante d'adultes : Maurice Garrel, Andréa Ferreol, Arielle Dombasle. L'ancien palace décadent est le lieu d'enfance du personnage et du réalisateur lui-même, ainsi que le cadre des premiers films de Schmid. Il signe une œuvre proustienne où le cinéma seul permet de retrouver le temps perdu. Tout dans ce monde n'est que parade et caprice : un rendez-vous secret, une mascarade. Dans le monde présent, la magie s'est estompée, laissant derrière elle le songe persistant d'une saison mondaine qui déjà s'en va.

Gabriela Trujillo

Dans les salles

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Du 9 au 26 février 2022

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