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Jeux de masques

Le personnage de l’espion a fréquenté le cinéma comme une figure ambivalente et fantasmatique. Ambivalente, car l’espion est l’acteur discret d’un spectacle qui n’est rien d’autre que l’Histoire, telle qu’elle s’écrit dans l’ombre. Fantasmatique, car il propose au spectateur la projection et l’identification idéales, car c’est dans un environnement réaliste, voire quotidien, qu’il va accomplir les actions les plus surprenantes. Héros précoce du muet et des films à épisodes, l’espion va accompagner le cinéma dans son évolution, du classicisme à la modernité, parce qu’il est sans doute le personnage le plus apte à exprimer l’ambiguïté du XXe siècle et de ses idéologies, mais aussi sa dimension romanesque.

Les deux guerres mondiales vont fournir au cinéma américain et européen un formidable réservoir d’histoires vraies (Contre-espionnage à Gibraltar de John Guillermin) ou inventées mettant en scène espionnes et espions des deux bords, personnages réels (L’Amiral Canaris d’Alfred Weidenmann, Mata Hari, agent H21 de Jean-Louis Richard) ou héros imaginaires. Les actes de bravoure les plus extraordinaires, les rebondissements les plus romanesques sont souvent ceux inspirés par l’Histoire, tandis que l’espion se révèle un personnage exemplaire sur le plan cinématographique, à défaut de la morale : le mensonge, l’imposture, la trahison ou le simulacre, au cœur du film d’espionnage, vont permettre à quelques grands cinéastes, Hitchcock (Les 39 marches, Les Enchaînés), Lang (Chasse à l’homme / Man Hunt, Le Ministère de la peur / Espions sur la Tamise), Mankiewicz (Un Américain bien tranquille, L’Affaire Cicéron), Blake Edwards (Top Secret), et plus tard Rohmer (Triple agent), de conjuguer le suspense sentimental et policier, mettre en scène l’action mais aussi les dialogues comme des armes à double tranchant.

Dès les prémices de la guerre, jusqu’à la victoire des Alliés, des productions de propagande anti-nazie (Correspondant 17 d’Alfred Hitchcock), puis anti-communiste (Contre-espionnage d’André De Toth, Évasion d’Anthony Asquith, Le Guêpier d’Alfred L. Werker, Rapt à Hambourg de Val Guest, L’Homme le plus dangereux du monde de Jack Lee Thompson) ou célébrant la Résistance en Europe (La Chatte sort ses griffes d’Henri Decoin, Deuxième bureau contre Kommandantur de Robert Bibal et René Jayet, R.P.Z. appelle Berlin de Ralph Habib, 13, rue Madeleine de Henry Hathaway) vont envahir les écrans, tandis que le cinéma anglais va régulièrement exalter les actions héroïques de ses services secrets dans de minutieuses reconstitutions historiques signées Michael Powell, Ronald Neame ou John Guillermin.

Dans les années 60, tandis qu’Hitchcock fait ses adieux au cinéma d’espionnage avec Le Rideau déchiré et L’Étau, deux grands films malades, un espion britannique vient bouleverser le paysage du cinéma d’espionnage.

Dès le succès planétaire de ses premières aventures à l’écran (James Bond contre Dr No et Bons baisers de Russie de Terence Young), James Bond devient la référence explicite de tout film d’espionnage, ou son contre-exemple salutaire. Seul véritable mythe cinématographique de la seconde moitié du siècle, James Bond engendre bien sûr de nombreuses parodies et ersatz. Les sous-James Bond espagnols, français et italiens pullulent : L’Homme d’Istanbul d’Antonio Iasi-Isasmendi, Plus féroces que les mâles de Ralph Thomas. Les « Matt Helm » (avec Dean Martin) et les « Flint » (avec James Coburn) sont les réponses du « cool » américain à la décontraction britannique, et des ripostes comme le maussade Harry Palmer, l’anti-James Bond à lunettes et imperméable interprété par Michael Caine tentent de profiter du succès de leur indétrônable rival, le temps de deux ou trois épisodes.

Le cinéma d’espionnage ne prend plus vraiment ses histoires au sérieux, simples prétextes à des variations comiques, à l’invention de dispositifs ludiques, de héros de bande dessinées et à la création d’univers factices contemporains du « pop art » : L’Honorable Stanislas, agent secret de Jean-Charles Dudrumet, Une ravissante idiote d’Édouard Molinaro, La Fin de l’agent W4C de Václav Vorlíček.

Dans les années 70, les relents de la guerre froide, les scandales de la politique internationale et les conflits au Moyen-Orient offrent la matière à de sombres histoires d’espionnage qui délivrent un constat amer sur le monde des puissants, rongé par le cynisme, la duplicité, le mensonge : Le Sursis de Peter Collinson, La Trahison de Cyril Frankel, The Human Factor d’Otto Preminger. De nombreux films s’emploient à décrire un univers sans morale, déshumanisé, des personnages aux motivations ambivalentes, des missions aux objectifs opaques. Nombreux sont les films d’espionnages qui, prenant le contre-pied des aventures de James Bond, opposeront aux péripéties factices du héros invincible créé par Ian Fleming des récits anti-spectaculaires, des espions sans qualité bien plus proches de la réalité mais également en phase avec le pessimisme et les entreprises de démythification récurrents dans le cinéma de cette époque. La description des nouvelles technologies de surveillance, de contrôle et d’enregistrement, des réseaux de communication permet d’établir des situations fictionnelles inédites, liées à l’immédiateté et la globalité de l’information, ainsi qu’un rapport paranoïaque au monde et à sa représentation (chaque image, chaque son, recèle la possibilité de son trucage ou de son détournement).

Ce cycle ne prétend pas épuiser un courant cinématographique aux nombreuses ramifications : tout au plus explorer sa richesse et sa diversité, du film d’auteur au cinéma d’exploitation, de la série B à la superproduction.

Olivier Père

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