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De la troisième génération de cinéastes français post-Nouvelle Vague, celle dont les films ont commencé à apparaître au tournant des années 90 (Pascale Ferran, Éric Rochant, Noémie Lvovsky, Laurence Ferreira-Barbosa, Cédric Kahn, Xavier Beauvois, François Ozon...), Arnaud Desplechin est incontestablement la figure majeure, sinon le chef de file (statut qu'il n'a jamais revendiqué). Cinéaste de l'intime, qu'il soit familial ou amoureux, doté d'une grande culture cinéphile et d'une fibre intensément romanesque (on sent chez lui l'influence de François Truffaut, d'Alain Resnais ou d'Ingmar Bergman, celle plus souterraine de Claude Lanzmann, mais également la sensibilité à des romanciers comme Philip Roth), l'auteur de La Sentinelle n'est par ailleurs pas indifférent aux dimensions historiques, politiques et sociales du monde, même si la matière autobiographique reste le premier carburant de son inspiration.

Toutes les séances sont présentées par Arnaud Desplechin.

Catharsis familiale

Après avoir fait l'IDHEC, puis assuré des postes techniques sur quelques films (dont ceux de son condisciple Éric Rochant), Arnaud Desplechin fait son entrée en cinéma d'une façon plutôt singulière, puisque c'est avec un moyen métrage qu'il grave pour la première fois et profondément son empreinte aux yeux de la critique. Chronique d'une réunion familiale à l'occasion du coma à l'issue incertaine d'un membre du clan, La Vie des morts (1990) porte déjà en germe tous les ingrédients de la signature Desplechin : une vision non idéalisée de la famille, une direction d'acteur intense, une génération neuve de comédiennes et comédiens dont certains l'accompagneront sur plusieurs films (Marianne Denicourt, Emmanuelle Devos, Emmanuel Salinger, Thibault de Montalembert...), l'attention presque picturale portée à la photo (assurée ici par Éric Gautier), le portrait d'une jeunesse éduquée et aisée, une dose de mystère dans les relations entre les protagonistes non dénuées de zones conflictuelles, une façon de traiter la réunion familiale comme le chaudron où éclatent aigreurs recuites et jalousies latentes. Cette vision de la famille comme une marmite névrotique contaminant les relations filiales, amoureuses, amicales, sororales et fraternelles, Desplechin la développera amplement par la suite et en fera la matière de certains de ses plus beaux films, de Comment je me suis disputé (ma vie sexuelle...) à Trois souvenirs de ma jeunesse, de Rois et reine à Un conte de Noël.

Amalric, l'alter ego

Ces films ont en commun l'un des traits de génie (ou coup de chance) du cinéaste : avoir trouvé en Mathieu Amalric (acteur lui-même génial, aussi physique que cérébral, et par ailleurs cinéaste), un double de fiction idéal, un vecteur de projection inusable et capable de jouer toutes les situations selon toutes les tonalités, du burlesque au tragique. Desplechin-Amalric, c'est une doublette de cinéma féconde, les deux s'inspirant, s'influençant et se nourrissant mutuellement sur la durée d'une filmo au long cours, à tel point qu'il est difficile de les dissocier, comme s'ils n'étaient qu'un seul corps-cerveau, un seul cinéaste-acteur dédoublé de chaque côté de la caméra façon Charlie Chaplin, Woody Allen (que Desplechin admire) ou Nanni Moretti. Amalric a donc été Dédalus ou Ismaël, prolongements histrioniques et fictionnels de l'auteur en universitaire écartelé entre trois femmes et préoccupé par une rivalité féroce avec un collègue (Comment je me suis disputé...), en créateur en crise aigüe tragico-drôlatique (Rois et reine, Les Fantômes d'Ismaël), ou en fils indigne banni de la famille (Un conte de Noël). Dans cette veine de son cinéma centrée sur le couple, le groupe d'amis et la famille au sein desquels Desplechin se voit en paria solitaire et ne s'épargne pas, son cinéma oscille entre le drame et la comédie, le sentiment et le ressentiment. On sourit souvent devant les mésaventures professionnelles ou sentimentales d'Ismaël/Dédalus/Amalric/(Desplechin ?), mais on est dans le même mouvement sidéré par la multitude et la toxicité des flèches venimeuses que les protagonistes se décochent mutuellement : les fils veulent tuer leurs pères mais l'inverse est vrai aussi (Jean-Paul Roussillon au début d'Un conte de Noël), frères et sœurs échangent des perfidies à n'en plus finir (Amalric et Lvovsky dans Rois et reine, Amalric et Consigny dans Un conte de Noël), mères et fils se balancent leur fiel en toute tranquillité (Amalric et Deneuve dans Un conte de Noël), les frères se haïssent cordialement (Les Fantômes d'Ismaël), les amants passent plus de temps à se déchirer qu'à s'aimer (Comment je me suis disputé..., Rois et reine, Les Fantômes d'Ismaël). Et comment oublier la terrible lettre posthume d'un père à sa fille ne lui laissant que de la haine en héritage (Maurice Garrel à Emmanuelle Devos dans Rois et reine). Sous les apparences cossues de la bourgeoisie et à travers les enluminures littéraires, philosophiques et picturales du style capiteux de Desplechin (plutôt du côté de Bergman que de l'âpreté plus frontale d'un Pialat), la guerre (res)sentimentale fait rage avec une brutalité parfois inouïe.

Terreau familier et forme renouvelée

Cette matière intimiste et bourgeoise a parfois poussé certains à caricaturer le cinéma de Desplechin (supposé être blanc, estudiantin, parisianiste, élitiste...), alors que son travail d'ensemble porte bien au-delà des limites du petit cercle (plus fantasmé que réel) du cinéma d'auteur français. Desplechin a de fait abordé tous les genres, tous les formats. Il a regardé la province (Roubaix !), a signé un film anglais (Esther Kahn) et un film américain (Jimmy P.), lesquels sont par ailleurs deux films historiques en costumes, mais aussi des documentaires (L'Aimée, sur sa famille et particulièrement sa grand-mère, ou le making-of de Dans la Compagnie des hommes), un téléfilm (La Forêt) et même une pièce de théâtre (Père, d'August Strindberg, une autre de ses influences). À côté de ses explorations du couple et de la famille, il a abordé le film d'espionnage (La Sentinelle, Trois souvenirs de ma jeunesse, Les Fantômes d'Ismaël), le western psy (Jimmy P.), le théâtre du pouvoir (Léo, en jouant « Dans la compagnie des hommes »), l'Histoire et le thriller paranoïaque (La Sentinelle encore), sans oublier le noir social avec son dernier film, Roubaix, une lumière. Desplechin a toujours oscillé entre la constance du même (la famille, les relations hommes-femmes, Roubaix, Amalric, Grégoire Hetzel...) et l'aventure du renouvellement (les genres divers, Summer Phoenix, Benicio Del Toro, Roschdy Zem...), entre ce qui lui est proche et ce qui lui est étranger. Exemplairement, Roubaix, une lumière combine ainsi le familier et l'altérité, puisque Desplechin filme à nouveau le territoire de sa jeunesse mais aborde pour la première fois le film noir, le désastre social en cours et les classes populaires multi-ethniques. Pour la première fois aussi, Roschdy Zem remplace Amalric comme acteur principal. Si le commissaire Daoud est une projection inédite de l'auteur en flic ayant le souci du social, il semble également porter en lui les fantômes de deux cinéastes admirés par Desplechin, Abdellatif Kechiche et Claude Lanzmann. Au premier, Daoud emprunte son emprise sur les deux jeunes femmes suspectes qu'il interroge (jouées par Léa Seydoux et Sara Forestier, actrices kéchichiennes), et au second, son obstination à reposer inlassablement des questions pour faire advenir une parole de vérité. Cette ombre double rappelle qu'Arnaud Desplechin a grandi sous le soleil de la cinéphilie et qu'il fait partie de ces cinéastes chez qui sommeille toujours le spectateur engagé de cinéma qu'ils furent et demeurent. Impitoyable avec la famille, les relations homme-femme et avec lui-même, Desplechin a toujours été généreux avec ses admirations artistiques, que ce soit dans ses interventions écrites et publiques ou dans ses films. L'art contre la vie, tout contre.

Serge Kaganski

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Du 28 août au 19 septembre 2019

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