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Restauration du film « Donne-moi tes yeux » de Sacha Guitry

Béatrice Valbin-Constant - Camille Blot-Wellens - 3 décembre 2007

Retour sur les différentes étapes de restauration d'un film emblématique de Sacha Guitry, Donne-moi tes yeux, menées en 2007 par la Cinémathèque française en collaboration avec Studio Canal.

Tourné en 1943, Donne-moi tes yeux relate le drame d’un sculpteur (Sacha Guitry) amoureux de son modèle (Geneviève Guitry), qu’il décide d’éloigner quand il comprend qu’il perd la vue. Bien que ce film ait été assez mal accueilli à sa sortie, la critique reconnaît néanmoins qu’il reproduit avec justesse la vie quotidienne à Paris sous l’occupation allemande.

Lorsque débute La Nuit blanche (premier titre choisi avant celui de Donne-moi tes yeux), Guitry situe l’action sous les éclairages du Palais de Tokyo puis entraîne peu à peu le spectateur dans l’obscurité des nuits de couvre-feu. Ce passage de la lumière à l’ombre, métaphore de la cécité inéluctable dont souffre le sculpteur, permet au réalisateur d’exprimer son mal-être face à une réalité qu’il refuse de voir, qu’il s’agisse de la situation politique ou de la fin certaine de son propre couple.

Donne-moi tes yeux est le dernier film de la trilogie Guitry restaurée par la Cinémathèque française avec Studio Canal et éditée en 2007 en DVD. Au départ du projet se trouvent les négatifs originaux son et image déposés à la Cinémathèque. Ces éléments étaient en général en très bon état physique, mais deux facteurs ont été déterminants pour envisager une restauration. D’une part, le négatif, comme tous les supports filmiques utilisés jusque dans les années 1950, était à base de nitrate de cellulose. Si le nitrate possède des qualités optiques excellentes, c’est malheureusement un support très instable, qui entame son processus de décomposition dès sa sortie du laboratoire. D'autre part, ce support est d’une grande dangerosité puisqu’il s’enflamme très facilement. Quelques mètres du négatif image commençaient donc à se décomposer. Les équipes film de la Cinémathèque française avaient par ailleurs observé de nombreuses rayures sur ce négatif. Ces rayures s’expliquent par le fait que les copies de distribution étaient tirées directement du négatif – et non par l’intermédiaire d’un internégatif. Les nombreux passages dans les tireuses endommageaient donc inéluctablement le support original et usaient légèrement les perforations, provoquant ainsi un léger tangage lors du tirage d’une copie positive.

Il y a plusieurs années, un élément intermédiaire safety (c’est-à-dire en triacétate), que l’on appelle un « marron », avait heureusement été tiré. Mais les techniques de laboratoire et les équipements de l’époque beaucoup moins sophistiqués qu’aujourd’hui, ne permettaient pas toujours de corriger certains défauts de l’élément original ou, pis, généraient de nouveaux défauts. Cet élément intermédiaire avait donc un problème d’instabilité très gênant, ce qui ne permettait pas de l’utiliser pour une restauration. En revanche, cette « version » nous a été utile pour récupérer les quelques mètres endommagés et inutilisables du négatif original.

La première étape de la restauration a donc consisté à tirer un nouveau marron image à partir du négatif original et de rajouter les éléments manquants grâce à ce safety. Le marron a ensuite été numérisé en haute définition, afin de corriger l’instabilité de l’image et d’éliminer dans la mesure du possible, grâce à la palette graphique, les fines rayures abondantes. Tout comme l’image, le son avait beaucoup souffert. Il a donc été nécessaire de le restaurer numériquement, après avoir tiré un positif son neuf, pour améliorer la qualité d’écoute. Il est important de préciser que les évolutions technologiques en matière de projection cinématographique rendent nécessaires ces interventions afin de retrouver les caractéristiques de l’époque. En effet, il faut trouver un juste équilibre entre l’exigence qualitative d’une projection cinématographique d’aujourd’hui et la restitution des ambiances sonores d’un film de cette époque.

Une première projection du film restauré a été présentée à Cannes, en 2007, en format numérique. Puis un retour sur pellicule film a été réalisé pour obtenir de nouveaux éléments intermédiaires (contretype et négatif son) à partir desquels a été tirée une copie neuve.

Enfin, à titre anecdotique, une caractéristique du film (car on ne peut parler ici de défaut) a retenu l’attention de l’équipe film durant la restauration. En effet, dans plusieurs plans, Sacha Guitry ou l’acteur qui lui donne la réplique manquent de netteté. Nous avons finalement compris que ce film, réalisé sous l’occupation allemande, avait souffert des restrictions de l’époque. Il est très vraisemblable que Guitry n’a pas pu retourner les scènes autant de fois qu’il l’aurait souhaité. Ces flous sont aussi, d’une certaine manière, l’expression des conditions de tournage de l’époque… et ils méritent que l’on ferme les yeux.


Béatrice Valbin-Constant est directrice du pôle patrimoine d'Eclair Group.

Camille Blot-Wellens est chercheuse et restauratrice indépendante. Elle est membre de la commission technique de la FIAF, maître de conférences associée à l'Université Paris 8. Elle a été directrice des collections films de la Cinémathèque française de 2007 à 2011. Elle a récemment mené des recherches sur Eugène Pirou.