Tourner des films jusqu'à la disparition de son propre souffle. Ce que font par nature les cinéastes, qui ne connaissent généralement pas le principe de la retraite. Damien Odoul, lui, a décidé d'arrêter sa pratique cinématographique à l'issue de presque 40 ans de films en tous genres, et de toutes durées. Pour certainement se réinventer, accomplir une de ses nombreuses métamorphoses dont il a toujours eu le secret, tout en espérant que son œuvre unique, d'une singularité sans égal, et d'une essence totalement inclassable – presque au sens végétal du terme –, se préserve et se diffuse au-delà de cette rétrospective à la Cinémathèque.
« J'ai bien peur qu'au front, la poésie ne suffise pas. » Cette phrase, c'est le jeune conscrit Gabriel qui la prononce dans La Peur (2015), à propos de Théophile, le soldat poète du film. Effectivement, la poésie est bien peu de chose au cœur de la guerre. On ne peut pas s'empêcher de repenser à cette phrase lorsque Damien Odoul, son auteur, déclare aujourd'hui ne plus vouloir filmer. Comme si une blessure, plus profonde qu'une autre, s'était rouverte et n'arrivait plus à se refermer. Comme si son sens de la mise en scène, abrasif et lyrique, n'arrivait plus à percer, dans un système de plus en plus fermé à toute démarche artistique ambitieuse, voire radicale. On pourrait se demander encore longtemps pourquoi cette œuvre riche d'une dizaine de longs métrages et d'innombrables courts reste aujourd'hui beaucoup trop méconnue. Damien Odoul a vingt ans quand il brûle sa première cartouche, La Douce (1988), court métrage noir et blanc muet, sur le destin d'un homme ombrageux dans une époque grise. Il triture la pellicule pour faire croire à une archive anonyme découverte par hasard. Précipité presque au sens chimique dans une forme de cinématographe des origines, il veut déjà presque y être aussitôt dissous. Tout a déjà été dit sur sa volonté perpétuelle de disparaître, mais nous y reviendrons.
Rites initiatiques
Le cinéma d'Odoul, c'est d'abord une affaire de rite initiatique. C'est quoi, être un homme, quand on vit dans les années 90 dans un village perdu du Massif central ? Embrasser les vipères, chasser la bécasse, se plonger dans une mêlée ouverte de rugby ? Ou tout cela à la fois ? Morasseix (1992) ne répond pas à la question mais vibre d'une humanité douce et violente. Avec ce film qui n'aurait jamais dû exister, court devenu long métrage un an après un début de tournage apocalyptique et qui ne réussit à sortir que douze ans plus tard, Odoul choisit son camp, celui des invisibles, de ceux qu'on marginalise trop rapidement. Ce sont eux, les héros de ses films. Au générique, des figures familières, des proches, pour incarner sa première famille de cinéma, avant les rencontres avec Patrick Grandperret, Anatole Dauman et d'autres qui l'ont soutenu... Un grand écart dans sa filmographie pour ceux qu'il nomme non pas les acteurs, mais les « joueurs » : il travaillera d'ailleurs aussi bien avec des non professionnelles ou non professionnelles que des actrices et acteurs très connus.
Le Souffle, doublement primé à la Mostra de Venise en 2001, reste à ce jour le film le plus emblématique d'Odoul, comme une affaire de combat avec le monde, l'affirmation d'un cinéma de transe et de lutte. Pour raconter la découverte de l'âpreté du monde par un adolescent, il place le corps au centre de sa mise en scène, de sa direction d'acteurs, et de ses cadres. David a la fièvre de la vie, il découvre les effets de sa première cuite alors qu'il vit chez ses deux oncles. L'ado bouge sans cesse, plonge, se relève, court, chute encore, avant de renaître. C'est une figure burlesque passée au tamis du tragique. David, c'est l'un des nombreux doubles du cinéaste, qui explore ensuite l'enfant blessé qu'il a été à travers le personnage de César dans Errance (2002), jusqu'à son Doppelgänger, un double mystérieux et définitif qu'il piste dans son ultime film, À la grâce de dieu, véritable pièce manquante de sa filmographie. Tragique et burlesque : les deux dimensions se nourrissent constamment, y compris dans la plupart de ses courts métrages.
C'est avec la mort que revient le thème de la disparition, qui hante sa cinématographie (ainsi du sensible Le Reste du monde, 2011), et fait de certains personnages des fantômes errants, tangibles ou invisibles, à l'instar d'Olaf dans La Richesse du loup (2012), dont la boîte de rushes qu'il laisse à sa compagne après son effacement du monde nous permet de comprendre son cheminement et sa poétique vibrante. La Richesse du loup, comme un joyau secret, nous permet de saisir l'inventivité formelle d'Odoul, qui n'a jamais réalisé le même film, s'emparant à chaque fois d'une forme cinématographique nouvelle, se réinventant constamment.
Métamorphoses
La métaphore du phoenix est tentante : dans sa fragilité intime, le cinéaste se métamorphose ainsi de film en film, nourri aussi des nombreux longs métrages écrits, mais jamais réalisés : L'Histoire de l'œil ou encore Le Marabout... Autant de rendez-vous manqués qui ont amplifié l'urgence de filmer ceux qui se sont concrétisés, comme si le cinéma permettait de rester en vie, et de laisser aussi une descendance.
« Je ne suis pas paisible, c'est peut-être ça mon problème », dit TO dans Théo et les métamorphoses, dernier film de fiction mis en scène par Odoul comme une odyssée utopique dont le héros intranquille lui ressemble tant. TO, le samouraï au corps élastique et bondissant, recompose à sa manière la mythologie personnelle de DO et cette étrange maison-atelier en yakisugi, en les transformant en territoire magique. En faisant héros de son film le simple d'esprit, personnage récurrent de son cinéma et « inventeur de son propre espace mental », DO rend grâce, par son écriture cinématographique, à tous les inadaptés de la société normative et conventionnelle, et nous permet à nous, spectateurs de ses films, de nous sentir moins seuls.
Comme tant d'autres personnages relatifs au Double dans l'œuvre de DO, TO évolue dans l'univers qu'il connaît le mieux, une nature de moyenne montagne filmée avec puissance et grâce, dominée par la forêt. Les arbres ont toujours été les frères du cinéaste, ceux qu'il a filmés, étreints, caressés, ceux avec qui il a entretenu un dialogue continu. En Chine vit un arbre légendaire, le ginkgo, dont la croissance est lente, et les feuilles uniques. On aimerait penser que certains cinéastes, au-delà de leur œuvre, se métamorphosent en arbres pour l'éternité. Pour Damien Odoul, ce serait le ginkgo. Lui qui aura su marquer l'histoire du cinéma par son invention d'un cinéma brut.
Bernard Payen