Vers le cœur

Jean-Sébastien Chauvin - 10 juillet 2026

Avec les films proposés dans cette rétrospective consacrée à Robert Guédiguian, faire le raccord entre les trois premiers et les sept derniers a quelque chose de vertigineux. Parce qu'on y voit ses acteurs vieillir, comme une vie en accéléré, mais aussi car le passage d'une décennie à l'autre (1970-1980 puis 2010-2020) donne à voir un changement brutal de contexte où Guédiguian inscrit ses récits : de l'époque où l'usine est encore le centre d'un monde ouvrier plus ou moins soudé (Dernier Été, 1981, Rouge Midi, 1985) à celle des travailleurs atomisés du néolibéralisme (La Villa, 2017, Gloria Mundi, 2019 ou La Pie voleuse, 2025), offrant un instantané politique et social d'une époque.

Le goût de la miniature

Le cinéma de Guédiguian est profondément ancré – politiquement (le cœur et la tête à gauche), sentimentalement (fidélité à sa troupe d'acteurs) et géographiquement (Marseille et ses environs). Sur ce dernier point, Guédiguian a un goût de la miniature tout à fait singulier. Dès son premier film, le pasolinien Dernier Été, les lieux font sans cesse retour, tel ce café avec sa petite terrasse triangulaire ou ce carrefour surplombant la mer qui semblent borner un univers. Dans Rouge Midi, on suit la vie de trois générations (des années 1920 aux années 70) sans jamais quitter le quartier de l'Estaque alors que la Grande Histoire se déroule dans le hors-champ. Et la calanque Méjean de La Villa, son chef-d'œuvre, forme un territoire dont on ne sortira pas, sorte de résumé d'un monde plus vaste. Il arrive que son cinéma change d'échelle pour explorer le monde, de Beyrouth (Une histoire de fou, 2015) au Mali (Twist à Bamako, 2022), dans une dialectique avec ce territoire originel. Mais ce goût d'un territoire que l'on creuse donne un centre de gravité à son cinéma. C'est un port d'attache, accueillant aussi bien les nouveaux venus de l'immigration qui y trouvent un repos, qu'un lieu de mémoire pour celles et ceux qui font le bilan de leur vie, quand ce n'est pas un rêve, une petite utopie réparatrice (le restaurant d'Au fil d'Ariane, 2014). La beauté de ce motif chez Guédiguian tient à ce qu'il regarde le monde à l'échelle des êtres pris dans une quotidienneté, celle des classes populaires, parfois des « pauvres gens » pour reprendre le titre d'un poème de Victor Hugo dont le récit bouleversant infuse son cinéma comme une obsession.

Les anges du quotidien

Guédiguian partage avec Hugo cette croyance dans la bonté, dans les héros du quotidien, une rage face au scandale de la misère, le goût des récits populaires et des émotions entières. Et aussi un lyrisme, un penchant pour l'amour pur, celui qui fait prendre des décisions soudaines, mues par une impérieuse nécessité. Sauver des enfants même contre la légalité ou sacrifier sa propre vie pour rompre l'enchaînement funeste de la répétition, autant de gestes qui arrivent avec la soudaineté d'une épiphanie mais qui étaient déjà là, tapis dans le cœur des êtres. C'est par exemple le finale de La Villa, celui de l'âpre Gloria Mundi ou de son pendant plus lumineux, La Pie voleuse, qui sont comme des coups de théâtre résultant non d'un deus ex machina (rien de magique ici) mais de décisions prises avec la sûreté d'une évidence. C'est d'ailleurs souvent à partir d'un décentrement, l'arrivée d'une altérité à l'intérieur du film, que se produisent ces moments-là. Guédiguian, qui se livre souvent à une analyse matérialiste des situations, décrit sans fard le système économique et social injuste qui emprisonne les êtres, mais n'oublie pas que le cœur humain, par un élan généreux, quasi angélique, peut déchirer la toile du déterminisme. Même les fins les plus tragiques sont contrebalancées par un élan vitaliste. Les enfants de Ki lo sa ? (1986) tout à leur joie chaotique et leur naïve indifférence, ou la beauté crâneuse d'un jeune adolescent dans l'ultime plan de Dernier Été, portent l'espoir d'un renouveau. « Il faut affirmer sans cesse que rien ne finit et que tout recommence » dira un personnage de Et la fête continue ! (2023) et il semble bien que le cinéma de Guédiguian croie à la possibilité d'un réenchantement localisé du monde – exception faite de Gloria Mundi, l'opus le plus désespéré de ces films, dont la cinglante dernière image en est comme le négatif.

Dans les rets du temps

Si les films de Guédiguian sont pris dans la matérialité du présent, quelque chose vient souvent contredire cette matérialité, une vibration mélancolique, une conscience du temps qui va croître à mesure que le cinéaste vieillira avec ses personnages. Dès son premier film, Dernier Été, dont le titre nous prédit la fin de quelque chose. Et la façon dont Rouge Midi avance par des ellipses invisibles, ramassant près de 50 ans dans un mouchoir de poche,mu par la conscience aiguë d'une vie qui passe en un éclair, de générations ouvrières qui se sacrifient pour que leurs enfants vivent mieux. Il n'est pas rare chez Guédiguian de trouver des personnages qui auraient rêvé d'autre chose, qui contemplent leur vie présente avec un pincement au cœur. Dans La Pie voleuse, Ariane Ascaride dira même qu'elle refuse de penser à la vie qu'elle n'a pas eue car « c'est trop dur ». On pourrait trivialement appeler ça des regrets, mais c'est souvent plus spectral. La Villa, par exemple, est presque un film de fantômes. Loin du naturalisme français qui est souvent dans la pure captation du présent, il y a dans les récits de Guédiguian, un « avant » qui vient troubler ce présent, le doubler d'une couche fantôme. Quelque chose s'est passé ou n'a pas eu lieu, quelque chose a disparu. Cela donne parfois lieu à quelques raccords vertigineux, comme celui de La Villa, qui nous plonge dans le passé des personnages en un sidérant geste bazinien, ou la fin de Rouge Midi qui fait, par surprise, le raccord avec Dernier Été en offrant une autre voie au personnage. Ce jeu des correspondances, la récurrence des lieux et des thèmes, la présence des mêmes acteurs, renvoie d'ailleurs son œuvre au sentiment d'une seule et même vie prise dans les rets du temps.

Jean-Sébastien Chauvin