Cinémathèque, 13 avril 2026
Présentation par Guillaume Louet
(Concepteur de l'anthologie des critiques de cinéma de Philippe Collin, Cinésoliste, Marest éditeur, 2026)
Je suis très heureux de présenter cet hommage à Philippe Collin, et je tiens à remercier chaleureusement, en mon nom propre, et aussi au nom de Marie Collin et de François Laisney, le frère de Philippe, Jean-François Rauger et Bernard Benoliel, qui l'ont programmé. Les deux films qui seront projetés ce soir sont, pour ainsi dire, le noyau dur de l'œuvre de Philippe Collin : Le Fils puni, qui date de 1979, et Les Derniers Jours d'Emmanuel Kant, un film de 1993.
Philippe Collin est mort le 17 octobre dernier, à l'âge de 93 ans.
Le grand public le connaissait surtout comme critique de cinéma. Si vous écoutiez Le Masque et la Plume, dont il a été longtemps l'un des piliers, vous vous souvenez certainement de ses flèches imprévisibles et de ses traits d'esprit. Quant aux lectrices et aux lecteurs d'Elle, ils se souviennent sans doute de la puissance de conviction irrésistible avec laquelle il défendait les films les plus exigeants − et comment il s'attaquait, avec une totale indépendance et un humour corrosif, aux films qui lorgnaient vers le divertissement culturel. Vous pourrez retrouver d'ailleurs cette patte unique dans l'anthologie de ses critiques que je viens de publier, Cinésoliste, aux éditions Marest, avec la complicité de mon ami, écrivain, historien du cinéma et cinéaste : Noël Herpe.
Mais ce n'est pas le talent de critique de Philippe Collin qui nous vaut d'être rassemblés ici. Ce soir, nous allons célébrer un artiste complet, dont le cinéma occupait certes la totalité de la vie professionnelle, mais dont le monde intérieur − c'est important de le savoir − était infiniment plein d'autres choses, par exemple du millier de chansons qu'il connaissait par cœur, de Cole Porter, d'Irving Berlin, de Paul Misraki ou de Charles Trenet. Les points d'appui pour sa propre création, Philippe Collin les trouvait souvent ailleurs que dans le cinéma : dans l'art contemporain, dont il était un grand collectionneur, dans le travail d'Alban Berg sur ses livrets d'opéras, ou encore chez le poète anglais W. H. Auden.
Beaucoup d'entre vous ici présents ont bien connu Philippe Collin, mais, pour les autres, je vais retracer à grands traits son parcours.
Il est né en 1931 à Paris. Après une enfance solitaire marquée par la séparation de ses parents, il prépare le concours de l'IDHEC avec l'un des maîtres de la cinéphilie de l'après-guerre, Henri Agel. Il y entre en 1949, en même temps qu'Alain Cavalier, Jean-Paul Rappeneau ou encore Louis Malle. Mais à la différence de ses camarades, Philippe Collin prend son temps. Il n'est pas « taraudé » par le besoin de réaliser des films.
À la fin des années 50, il devient assistant réalisateur. Période qui ne dura que quatre ans de sa vie, mais sur laquelle il insistait toujours. Il fut ainsi l'assistant réalisateur de Rohmer sur Le Signe du lion, en 1959, puis de ses amis de l'IDHEC : Alain Cavalier, pour Le Combat dans l'île, et Louis Malle, pour Zazie dans le métro, Vie privée, et surtout Le Feu Follet, en 1963, où il est crédité comme « collaborateur à la mise en scène ».
En 1964, il commence une carrière de réalisateur de télévision grâce à son ami producteur et réalisateur, Pierre-André Boutang. C'est un tournant dans la vie de Collin. Il a 33 ans. À compter de cette date, il réalisera plusieurs dizaines de documentaires : sur Noureev, sur l'esthétique, sur la musique de film, le piano, Derrida, Duchamp − c'était son seul dieu −, et plusieurs centaines d'émissions, sur le cinéma bien sûr, mais aussi sur les autres arts.
Avec d'autres réalisateurs, dont Pierre-André Boutang et Dominique Rabourdin, Philippe Collin participe à l'aventure des Archives du XXe siècle. Cette série, créée en 1969 par le chef du service cinéma de l'ORTF, Jean José Marchand, est constituée d'environ 150 entretiens avec les plus grands créateurs − écrivains, peintres, musiciens. Parmi les personnalités archivées, sans contrainte de temps, et seules à l'image (on ne voit pas la personne qui pose les questions), il y a Roland Barthes, Gabrielle Buffet-Picabia, Alain Robbe-Grillet, Darius Milhaud, Germaine Tailleferre, Victoria Ocampo, Jorge Luis Borges ou encore Giorgio de Chirico. La moitié de ces entretiens fut réalisée par Philippe Collin, qui en tira d'ailleurs un chef-d'œuvre : un film de cinq heures sur Dada.
Ainsi son œuvre de réalisateur de non-fiction est-elle absolument pléthorique. Mais il n'en va pas de même pour son œuvre de cinéaste, qui ne compte que quatre films : Ciné-Follies en 1977, Le Fils puni deux ans plus tard, puis Les Derniers Jours d'Emmanuel Kant et, enfin, Aux abois, en 2005, avec Élie Semoun et Ludmila Mikaël.
Avant de présenter Le Fils puni, j'aimerais vous faire part d'un élément important et peut-être un peu déconcertant à propos du cinéma de Philippe Collin, en général : c'est que ce dernier ne croyait pas beaucoup aux histoires, il n'en avait pas le goût, elles l'ennuyaient. Chez lui le terme de « fiction » est toujours entre guillemets. Et s'il appelle « fiction » Ciné-Follies, son premier film à sortir en salles (et qui sera présenté à Cannes dans la section « Passé composé »), il s'agit en fait d'un film de montage, et même de collage d'extraits de films des années 30, qui sont la plupart du temps chantés. Dans Ciné-Follies, Collin montre son goût pour une sorte de cinéma bis : aucun des extraits qu'il a choisis n'est dû à un grand maître. Le premier film de Collin ne contient donc pas une seule image de lui. C'est à la fois un film politique, montrant la société française d'avant la Seconde Guerre, et une déclaration d'amour à ce cinéma chanté.
Venons-en maintenant au Fils puni. Il a été produit par l'INA dans la série « Caméra-je », animée par le réalisateur Jean Baronnet, et la productrice Martine de Clermont Tonnerre. « Caméra je » était rattaché au Département des Programmes de Création et de Recherche, dirigé par Claude Guisard. Les films produits dans ce cadre (outre celui de Collin, on peut citer ceux de Raul Ruiz ou d'Adolfo Arietta) étaient d'abord diffusés à la télévision, puis sur grand écran. Si je suis très heureux de vous présenter Le Fils puni ce soir, c'est parce que c'est le film auquel Philippe Collin m'avait confié tenir le plus. Fidèle aux goûts de son auteur, ce film-là ne raconte pas d'histoire. Il en est même très loin, et c'est peut-être son film le plus secret, le plus tendu, le plus mystérieux − et le plus absolu.
À l'origine du Fils puni, il y a le roman d'un ami de Collin, l'écrivain et critique littéraire Patrick Thévenon, mort en 1989. Ce livre, qui a pour titre Imago, était paru en 1973 aux éditions Balland (sous le pseudonyme transparent de Stève Non) − et Collin s'en est servi comme d'un support à son scénario. Il y a très peu de dialogues dans le livre, et il y en a également très peu, vous le verrez, dans le film. Si le livre de Thévenon est dépouillé, il présente toutefois quelques repères psychologiques. Collin ira pour sa part plus loin dans la radicalité en abolissant toute psychologie dans son film. Par exemple, dans le roman, on sait d'emblée que le personnage principal, Alain Daffodil, est passé par une sorte de Bétharram, et que cela a laissé des traces sur lui, tandis que rien n'est aussi explicite dans ce film épuré, qui repose entièrement sur la performance de l'acteur Christian Rist, découvert par Collin dans le film culte Les Guichets du Louvre (1974) de Michel Mitrani.
Collin disait qu'il souhaitait que, grâce à son film, je le cite, « les gens s'intéressent à quelqu'un qui fait autre chose que ce que l'on voit tout le temps, et, ajoutait-il, que ce que je vois, moi, tout le temps, puisque je vois 200 films par an comme critique de cinéma ». C'est vrai qu'on y voit bien autre chose : un personnage énigmatique, aux affects obscurs, qui passe son temps à photocopier, collecter, procéder à des reconstitutions, ou encore intervenir dans l'espace public et effacer certaines traces laissées dans son enfance.
Et l'on suit donc ce personnage qui interagit fort peu avec les autres. Plus qu'un solitaire, c'est un « soliste », terme cher à Collin. Le soliste, c'est celui qui fait ce qu'il a à faire, qui suit sa voie sans se soucier de ceux qui la croisent. Le soliste du Fils puni accomplit des actions au statut incertain ou peut-être incompréhensible, mais dont on perçoit qu'elles sont absolument, radicalement nécessaires pour lui-même. On le regarde comme on observerait un artiste à la pointe de ce qu'il y avait de plus contemporain à l'époque du tournage : art conceptuel, actionnisme viennois, arte povera, etc. C'est un film qui contient évidemment une forme d'humour − car c'est un film de Collin − mais ce n'est en aucun cas une satire poujadiste de l'art contemporain. Si, dans le cadre de son métier de réalisateur de documentaires, Collin filma toute sa vie des artistes, il revendiquait avoir mis en scène, dans Le Fils puni, la biographie imaginaire d'un artiste. La photographie magnifique du film est due au grand Sacha Vierny.
Une dernière précision. Le Fils puni est le titre d'un tableau de Jean-Baptiste Greuze, peint en 1778. Or s'il y a bien un tableau de Greuze, qui joue un rôle dans le film, ce n'est pas Le Fils puni, mais La Malédiction paternelle. Vous le voyez, il n'y a jamais rien de didactique, chez Collin.
Je vous laisse maintenant avec Le Fils puni, que Télérama qualifia à sa sortie de : « cri poétique d'un ange maudit ».