La Dérive (Paula Delsol, 1964 )

1 sur 10. C'est la proportion des premiers films sortis en salles entre 1968 et 1980 dont l'auteur est une femme, selon le recensement effectué par la critique Françoise Audé en 1981 dans Ciné-modèles, cinéma d'elles. 10 %, c'est à la fois peu et déjà beaucoup par rapport aux décennies précédentes, note Jacques Siclier dans le deuxième tome de son passionnant Le Cinéma français, l'un des rares ouvrages à s'intéresser aux réalisatrices de cette période. De manière regrettable, la plupart de leurs films ont été totalement oubliés, comme rayés de l'histoire du cinéma. Ce cycle sort de l'ombre ces œuvres subversives et fascinantes réalisées dans les années 60 et 70. Longtemps cantonnées aux métiers d'actrice, de scénariste, de monteuse ou de scripte, à l'exception des cas particuliers que furent Alice Guy, Germaine Dulac ou Jacqueline Audry, les femmes n'avaient, des débuts du cinématographe jusqu'aux années 60, quasiment jamais pris les commandes de la caméra.

Les nouvelles pionnières

Beaucoup moins connue qu'Agnès Varda, Paula Delsol fut l'une des nouvelles pionnières. En 1964, elle réalise et produit seule La Dérive, d'une liberté rare, qui subit une interdiction aux moins de 18 ans pour avoir osé parler de plaisir féminin. Ce film précurseur ouvre la voie à l'éclosion, quelques années plus tard, d'une dizaine d'autres réalisatrices. Portées par les mouvements d'émancipation post-68, elles sont parvenues, malgré les embûches et la misogynie ambiante, à réaliser des films majeurs. Comme le documentaire de Marielle Issartel sur le droit à l'avortement, Histoires d'A (1974), coréalisé avec son compagnon Charles Belmont, qui fut interdit de projection.

À la faveur d'une redécouverte parfois récente, quelques rares réalisatrices ont réussi à se faire une place au panthéon cinéphile. C'est le cas de Yannick Bellon (La Femme de Jean, 1974) ou de Nelly Kaplan, qui, dans La Fiancée du pirate (1969) fait écho, sur le ton de la comédie, au récit d'émancipation féminine de La Dérive.

Il a également fallu du temps pour se souvenir que l'artiste plasticienne Niki de Saint Phalle a aussi réalisé des films, dont l'inclassable et délirant Un rêve plus long que la nuit (1976). Que l'immense Marguerite Duras fut également une cinéaste avant-gardiste, qui signa de nombreux courts et longs métrages, dont le troublant Nathalie Granger (1972), avec Jeanne Moreau. Que cette dernière ne fut pas seulement actrice, mais qu'elle passa à trois reprises derrière la caméra, notamment en 1976 pour Lumière, dans lequel quatre amies comédiennes se livrent sur leur métier et leurs amours. Et, enfin, que l'actrice Delphine Seyrig milita caméra au poing avec ses camarades Insoumuses pour les droits des femmes, avec Maso et Miso vont en bateau (1976), uppercut drôle et cinglant contre les phallocrates.

Les grandes oubliées

La redécouverte de l'œuvre cinématographique de ces artistes pluridisciplinaires reconnues ne doit pas faire oublier que d'autres réalisatrices n'ont pas encore eu cette chance. Ce cycle ne serait pas allé au bout du travail sans faire revivre les longs métrages de celles qui demeurent encore aujourd'hui les plus grandes oubliées de l'histoire du cinéma.

Ces réalisatrices ont en commun d'avoir bataillé pour signer un premier long métrage dans les années 70, à la force d'une détermination et d'une inventivité magistrales. Leurs scénarios, qui bousculent les mœurs d'une société restée profondément patriarcale, se voient souvent refuser les aides du CNC. Elles peinent aussi à trouver des producteurs et des distributeurs pour financer leur projet. Directe ou indirecte, la censure pèse encore lourdement. Après un ou deux longs métrages, beaucoup d'entre elles sont contraintes de se diriger vers la réalisation de films et feuilletons pour la télévision.

C'est le cas de Joyce Buñuel, qui dans La Jument vapeur (1978) révèle avec humour les affres de l'existence d'une femme au foyer. Et de Madeleine Hartmann-Clausset, dont le fascinant Villa Les Dunes (1974) magnifie la routine de bourgeois en vacances. De Charlotte Dubreuil également, dont le premier long métrage, Qu'est-ce que tu veux, Julie ? (1977), sur une communauté revendiquant un mode de vie radicalement nouveau dans un village de Provence, impressionne par la modernité de son propos : écologie, amour libre et bien-être des enfants.

« Film de femme » ?

Et qui se souvient de Femmes au soleil (1974), l'unique long métrage de Liliane Dreyfus, à la photographie estivale sublime ? Ou de Claudine Guilmain, seule femme de sa promotion en section réalisation à l'IDHEC ? Malgré un premier film unanimement salué, cette dernière livre ses dernières forces pour tourner le touchant La Femme intégrale (1979), sur une épouse qui souhaite conjuguer liberté sexuelle, amour et maternité. Face aux attaques sexistes de critiques – très majoritairement masculins à l'époque – qui jugent le film trop féministe, et à celles du MLF qui pensent le contraire, la réalisatrice sombre dans une profonde dépression. Elle ne parviendra jamais plus à tourner pour le cinéma. On sent aussi toute la détresse de l'actrice Christine Pascal – qui mettra fin à ses jours en 1996 – dans son bouleversant premier film, Félicité (1979).

Ces œuvres seraient évidemment bien trop à l'étroit dans la désobligeante catégorie de « film de femme » dans laquelle on a voulu les ranger. Féministes, ces films le sont sans doute. Mais chacun d'une façon particulière, aussi unique que le regard de leur autrice. Fable futurologiste (Le Futur aux trousses, Dolorès Grassian, 1975), biopic d'un nouveau genre (George qui ?, Michèle Rosier, 1973), tous ces films n'ont finalement en commun que l'invisibilisation qu'ils ont subie.

Tristan Brossat