Juste des bons films

Nicolas Moreno - 10 avril 2026

La salle se rallume. Le spectateur occidental, plongé dans un grand spectacle de plus de trois heures, est quelque peu déconcerté. Son sourire, bringuebalant, l'interroge. Le film qu'il vient de voir était-il vraiment bon ou son plaisir est-il gonflé à la naïveté exotique teintée d'ignorance qu'il éprouve à l'égard d'un cinéma qu'il connaît mal ? En trois films et une décennie, S. S. Rajamouli a imposé Tollywood (contraction du « T » pour la langue télougou parlée à Hyderabad, et de « Hollywood ») sur la carte cinéphile, un régime d'images à part entière ne lésinant ni sur les CGI, ni sur l'abondance de sentiments, et a fait de ce sous-genre du cinéma indien l'un de ses wagons les plus rentables. En 2009, Magadheera devient le film le plus cher du cinéma télougou, reste plus de mille jours en salles et pulvérise tous les records. En 2017, le cumul des recettes des deux parties de La Légende de Baahubali en font le film le plus rentable du box-office indien (le deuxième volet écoulant plus de 100 millions d'entrées). Dans cette lignée, RRR remporte en 2023 l'Oscar de la meilleure chanson originale (pour Naatu Naatu), et confirme son statut de phénomène mondial. Varanasi, prévu pour l'année prochaine, est présenté comme une épopée mêlant voyage dans le temps, astéroïde et aventures aux quatre coins du monde... Qui peut arrêter S. S. Rajamouli ?

Belles bêtes

On ne compte plus les figures auto-émancipatrices qui traversent ces films à toute allure, à dos d'éléphant ou de taureau, réincarnées en mouche (Eega), pieds nus, en lutte contre tigres et colons (RRR). Le bestiaire de S. S. Rajamouli est inépuisable et omniprésent, qui donne à un navire la forme d'un cygne voguant aussi bien sur les mers que dans les ciels, entouré de nuages galopants aux formes chevalines (La Légende de Baahubali). En dialogue permanent avec le monde animal, les héros des films de S. S. Rajamouli développent leur courage par nécessité, déploient une force insoupçonnée (héritée), se vengent ou se libèrent de multiples figures d'autorité – milliardaires, rois tyranniques et administrateurs britanniques ont en commun d'occuper, sans partage ni dialogue, différentes strates du territoire, sentimental et géographique. Dans ces films, l'Inde, son histoire et ses paysages deviennent l'agrandissement du terrain miné du cœur amoureux, deux échelles en dialogue intime constant, qui nécessitent leur double libération pour espérer s'épanouir.

D'où cette imagerie déconcertante, truffée d'effets spéciaux et parfois peu précises dans ses finitions, qui participe pleinement à l'allure déréalisante du récit. Aux grands films légendaires leurs mises en scène mythologisantes ; aux épopées impossibles leur part de suspension d'incrédulité (en matière de forces gravitationnelles). Ces hommes devenus héros sont le reflet de peuples opprimés en lesquels chacun peut se voir ou trouver une source d'inspiration. On s'identifie à eux, enfin, parce que la volonté totalisante de ces films, qui avoisinent régulièrement les trois ou quatre heures de grand spectacle, les montre sous toutes leurs facettes : amoureux, guerriers, désespérés, motivés, victorieux... Mais aussi grotesques ? Telle est la règle d'un cinéma bigger than life, uniquement intéressé par la maximisation d'une situation. La mouche dans Eega démarre son harcèlement vengeur après une trentaine de minutes passées à construire les relations sentimentales entre les personnages. N'est-ce pas là le souci d'une première prise avec le réel, nécessaire avant d'élever le jeu vers un ailleurs un peu moins restrictif ? La liberté est une affaire sérieuse chez S. S. Rajamouli, jusque dans la fabrication des films et de leurs récits.

Ce qui compte à la fin, c'est le plaisir

Dans cette économie des images telle que construite et réfléchie par Tollywood, rire est important. Eega en a fait son principal ressort en transformant chaque péripétie en une blague, qui met la mouche dans une situation grotesque (elle fait de la muscu avec un coton-tige, porte un masque à gaz...). Sourire est, en revanche, une nécessité. Dans la séquence musicale qui valut un Oscar à RRR, derrière l'impressionnante précision technique des chorégraphies s'exercent des centaines d'acteurs et d'actrices aux visages bardés de bonheur, de générosité. Les paroles sortent de la bouche d'un tandem de comédiens principaux comme empêchés ou incapables d'arrêter de prendre du plaisir. Cette sur-conscience du personnage en train de jouer dans un film justifie la parenté de ce cinéma avec celui produit à Hollywood. Mais il s'extirpe du modèle en travaillant plutôt à une débauche de moyens mis au service d'un propos strictement premier degré. Le fond émancipateur ou décolonial de RRR ne saurait être plus limpide – mais il tire sa force de sa surenchère plastique (ses combats impossibles, l'utilisation de tous ses décors, ses éléments, ses figurants...) sans en passer par la métaphore. Tout est contenu dans le titre : « Rise, Roar, Revolt » !

La salle s'éteint à nouveau. Un nouveau film de S. S. Rajamouli s'apprête à illuminer la Cinémathèque. Le spectateur occidental n'a peut-être pas tous les codes du genre, mais, comme nous le sommes partout ailleurs, il est avant tout spectateur. Encore capable de sensibilité et d'empathie pour d'autres que lui, de stupéfaction pour une acrobatie remarquable, d'admiration pour une caméra placée à un endroit inattendu, disons sur une flèche parcourant une forêt ou un champ de bataille. Ce film sera explicitement plaisant. Excessif, épuisant, chargé. Un trop-plein de la vie, encapsulée dans toute son exhaustivité. Et à la fin, ce sont les bons sentiments qui l'emportent. C'est un film indien mais, surtout, le spectateur y verra juste un bon film.

Nicolas Moreno