Zouzou (Marc Allégret, 1934) – Photographie Walter Limot
I've seen that face before
1982, un plateau de télévision. Grace Jones chante, en semi-playback, sa reprise de Piaf devenue tube interplanétaire depuis 1977, La Vie en rose. Deux minutes d'introduction musicale, Grace Jones, silhouette unique de féminité des 80s, blush rose fuchsia sur les joues et coupe afro flat top fade, pantalon large et talons hauts, torse nu sous costard d'homme YSL et mains gantées, s'installe, entre mime, pole dance et toisement de la caméra et du public. Alors qu'elle clame son refrain, une larme coule sur la joue. Petite, j'ai toujours cru que Grace Jones et Joséphine Baker n'étaient qu'une seule personne. L'une en noir et blanc, l'autre rajeunie en couleurs, à moins que cela ne soit l'inverse ? Atemporelles. Les deux, la classe américaine, venues d'un ailleurs aimant parler la France à leur manière (les deux amours, mon pays et Paris, etc.), égéries queer aux mille vies, mannequins, chanteuses, actrices, mais surtout fatalement modernes.
Joséphine Baker n'a jamais simplement été la femme à la ceinture de bananes. Elle fut une véritable onde de choc. Joséphine Baker n'entre pas dans l'histoire, elle la fracture et transforme le monde en scène. Improviser pour survivre, puis survivre pour improviser. Son corps devient langage et sa voix, une mémoire. Et le cinéma, dans tout ça ? Compliqué. Pas à la hauteur. Les parcours de Joséphine comme Grace, « Vénus » en cages dorées, témoignent en tout temps de combats.
Jungle Fever, Baker Street
« Grands yeux fixes, armés de cils durs et bleus, pommettes pourpres, sucre éblouissant et mouillé de la denture entre les lèvres d'un violet sombre – la tête se refuse à tout langage, ne répond rien à la quadruple étreinte sous laquelle le corps docile semble fondre... Paris ira voir, sur la scène des Folies, Joséphine Baker, nue, enseigner aux danseuses nues la pudeur. » (Colette, Le Journal, 10 décembre 1936)
Faisant irruption sur la scène parisienne des années 20, comme Nina McKinney, James Baldwin, Arthur Briggs ou Sidney Bechet, Joséphine Baker s'est gravée dans l'imaginaire collectif avec un corps en mouvement effréné, à la fois fétichisé et farouchement indépendant. Elle était née dans les rues de Saint-Louis (Missouri), son art était issu de la survie, de l'improvisation et du jazz. L'Europe voulait « la jungle », Joséphine a apporté la rue, transformant l'exotisation à la fois en arme et en déguisement. Son image, entre nudité et animalité, alimentait les fantasmes coloniaux, mais elle les sabotait constamment par l'exagération, la grimace et le refus de l'immobilité. Elle déboule aux Folies Bergère, au Palace, au Casino de Paris, comme une déflagration visuelle. Avec un détail minuscule, comme le sont parfois les gestes politiques : elle danse nue, mais avec ses chaussures aux pieds. Dans le Paris de la « négrophilie », elle incarne une modernité trouble auprès de Cocteau, Colette, Picasso, Calder, Poiret, Simenon ou Le Corbusier. Paul Colin la stylise, la multiplie, la fixe. Elle a révolutionné la scène, libéré les corps des femmes dans l'espace public et est devenue une icône graphique, photographiée, stylisée et copiée à l'infini. Autobronzant et coupe de cheveux à la garçonne pour toutes ! Elle devient entrepreneure (cosmétiques et cabarets « Chez Joséphine », de Paris à New York), influenceuse avant l'heure, muse coiffée par Antoine Cierplikowski (rue Cambon), silhouette sculptée, première femme noire en couverture de Vogue.
Où sont les Noirs ?
Le cinéma (1927-1940), malgré des rôles écrits pour elle (mais sans elle) et sous autorité d'impresario (Pepito Abatino, pour Zouzou et Princesse Tam Tam), se montre plus contraignant : il amplifie sa célébrité tout en l'enfermant dans des rôles exotiques – antillaise, tunisienne –, jamais afro-américaine. Désirée mais privée d'amour, Cendrillon moderne qui n'épouse jamais le prince. Fascination jamais réciproque, amour mixte impossible sur le grand écran. Et déjà, Joséphine raconte en 1931 : « José Alex, danseur, chanteur et comédien noir, qui fut, et qui est encore, un de mes partenaires, à qui je dois de m'avoir fait répéter fort intelligemment mes chansons françaises et de nombreux jeux de scène, m'avait, avant quiconque, proposé de tourner. Alex avait même projeté de créer une compagnie, une société, une entreprise spéciale pour les artistes de couleur fixés en France. « Qu'en pensez-vous ? » — « I like that », lui dis-je. Et l'on parla durant quelques semaines de la Noir-Film, de ses buts, de ses moyens, de son avenir... On parla... Et puis, on n'en parla plus. C'est dommage, car il y a en France, à Paris, de nombreux artistes de couleur qui sont de très bons artistes et même de très bons Français. Malheureusement, on ne veut pas ou on ne sait pas les employer. »
Entrée au Panthéon en 2021, Joséphine Baker demeure une héroïne de la Résistance, qui glissait des messages à l'encre invisible dans ses partitions ; une militante des droits civiques qui prit la parole à Washington le 28 août 1963 ; une femme qui combattit à la fois le nazisme et la ségrégation. Audacieuse, paradoxale et libre, Joséphine Baker résiste, traverse, performe, franchit les frontières des identités, des continents et des rôles – artiste, entrepreneure, militante –, échappant sans cesse à toute immobilité.
Émilie Cauquy