Née à Tunis, fille de la diaspora sicilienne, elle débarque à la Mostra de Venise en 1957, auréolée du titre de « plus belle Italienne de Tunisie ». Un titre qu'elle porte comme un malentendu, elle qui se rêvait exploratrice ou institutrice dans le Sahara et ne voulait pas faire de cinéma. C'est pourtant ce refus, cette farouche indépendance dans le regard, qui captive. Jacques Baratier le premier saisit cette innocence grave dans Goha (1958), conte oriental où elle fait ses débuts.
La muse et le monstre sacré
Claudia Cardinale n'est pas une tragédienne de formation. Elle apparaît à l'écran comme une évidence, spontanée et sauvage. Dans Le Pigeon de Mario Monicelli (1958) ou Meurtre à l'italienne de Pietro Germi (1959), elle incarne la voisine, la sœur, la promise, avec une photogénie qui défie l'objectif. Mais c'est sa voix, rauque, éraillée, longtemps doublée car jugée trop gutturale, qui finira par devenir sa signature, tout comme son regard charbonneux souligné de khôl.
L'année 1963 marque l'apothéose de ce que l'on pourrait appeler le « miracle Cardinale ». Elle réalise l'impensable grand écart : tourner simultanément pour les deux géants rivaux du cinéma italien, Visconti et Fellini. Sur le plateau de 8½ (1963), Federico Fellini n'a pas de scénario, mais il a une vision : Claudia. Elle traverse l'écran vêtue en blanc, telle une apparition salvatrice, qui offre de l'eau à la source, incarne la pureté inaccessible aux yeux de Marcello Mastroianni. Elle est la muse, la femme idéale. À l'inverse, Visconti, son pygmalion exigeant qui l'avait déjà dirigée dans Rocco et ses frères (1960), l'ancre dans la terre et l'Histoire. Après l'incandescente Angelica du Guépard, il lui offrira avec Sandra (1965) un rôle de tragédie antique moderne, sombre et vénéneux. Cardinale s'adapte au metteur en scène, prouve qu'elle peut tout jouer : la lumière fellinienne et les ténèbres viscontiennes.
Si Visconti l'a consacrée, c'est Mauro Bolognini qui fut son compagnon de route le plus fidèle. Ensemble, ils tourneront de nombreux films, dont le sublime Le Bel Antonio (1960), où elle incarne l'épouse bafouée par l'impuissance de son mari, et Le Mauvais Chemin (1961) ou encore Quand la chair succombe (1962). Bolognini sait filmer sa beauté classique, presque statuaire, mais il décèle derrière la perfection des traits de la mélancolie et une intelligence vive. Dans Liberté, mon amour (1973), il lui permet d'exprimer une révolte politique, celle d'une femme prénommée Libera, qui refuse le fascisme jusqu'à l'absurde.
Claudia Cardinale n'a jamais craint d'écorner son image. Luigi Comencini lui offre avec La Ragazza (1963) l'un de ses plus beaux rôles dramatiques. Coupe courte, elle y est Mara, cette fille qui grandit et s'endurcit au contact de la prison et de l'attente. Elle abandonne les atours de la star pour toucher à une vérité humaine poignante, prouvant que sa palette émotionnelle s'étend bien au-delà de la séduction.
Star internationale et populaire
Son bilinguisme naturel (le français est sa langue maternelle) lui ouvre les portes d'une carrière internationale fluide, loin des exils forcés de certaines de ses compatriotes. En France, elle devient l'atout charme et choc de superproductions populaires. Dans Cartouche de Philippe de Broca (1962), elle est Vénus, la compagne d'armes de Belmondo, rayonnante de malice et d'énergie physique. Elle traverse l'Atlantique pour La Panthère Rose de Blake Edwards (1963), où elle joue de son image de princesse avec une autodérision délicieuse, ou s'impose dans le western américain viril avec Les Professionnels de Richard Brooks (1966).
Mais c'est un autre western, italien celui-là, qui la fige pour l'éternité dans la mémoire collective. Dans Il était une fois dans l'Ouest (1968), Sergio Leone fait d'elle le pivot du monde. Seule femme au milieu des duels d'hommes, Jill McBain ne porte pas de pistolet, mais elle porte l'avenir. C'est elle qui apporte l'eau aux ouvriers du chemin de fer, elle qui bâtit la civilisation sur les ruines de la violence. La caméra de Leone, amoureuse, scrute ce visage qui passe de la peur à la détermination, faisant de Cardinale l'une des plus grandes figures matriarcales du cinéma.
La maturité et le risque
Les années 70 et 80 marquent un tournant. Sa rencontre avec Pasquale Squitieri, qui deviendra son mari, l'oriente vers un cinéma plus âpre, politique et historique. Elle n'hésite pas à incarner des figures controversées ou déchues. Dans Claretta (1984), elle prête ses traits à la maîtresse de Mussolini, Claretta Petacci, offrant une performance complexe sur l'aveuglement amoureux et le pouvoir. Avec Lucia et les gouapes (Pasquale Squitieri, 1974) ou La Mafia fait la loi (Damiano Damiani, 1968), elle explore les rouages de la société italienne, la Mafia, le Sud, loin des paillettes de Hollywood. Elle tourne également L'Audience (1972) avec le provocateur Marco Ferreri, confirmant son goût pour un cinéma d'auteur exigeant.
Des Dauphins de Maselli (1960) à ses rôles de maturité, Claudia Cardinale a traversé le cinéma avec une grâce inaltérable. Elle n'a jamais cherché à « faire l'actrice », refusant les métamorphoses artificielles. Elle a simplement prêté sa voix, son corps méditerranéen et son regard franc à des femmes qui luttaient, aimaient et vivaient. Comme le disait Visconti : « Claudia n'est pas un chat qu'on caresse sur un canapé, c'est une tigresse qui peut vous dévorer. » Cette rétrospective est l'occasion de redécouvrir non pas une star figée, mais une femme en mouvement perpétuel, dont la beauté est indissociable d'une profonde vérité.
Élodie Hachet