« Mufle, arrogant, dégoûtant... En effet, qui pourrait te résister ? », lance, avec une savoureuse ironie, Salomé (Mariangela Melato), espionne et fille de joie, au caporal Spatoletti (Eros Pagni), milicien mussolinien persuadé d'être un grand séducteur. Le double gros plan qui superpose le visage de la belle blonde platine, filmé face caméra avec le profil de l'homme prognathe en amorce, aurait presque une allure bergmanienne, s'il ne signifiait pas l'écart absolu entre les deux. Et pour cause : la résistance au fascisme se joue à chaque plan de cette satire inflammable qu'est Film d'amour et d'anarchie, sommet de l'humour baroque qui fera la gloire de la réalisatrice Lina Wertmüller.
Née en Italie méridionale au sein d'une famille noble d'ascendance suisse catholique, Wertmüller commence sa trajectoire dans le monde des arts vivants. On connaît peu ses talents de parolière, son incurable passion pour la BD ou le fait qu'en plus de devenir l'une des rares réalisatrices de comédie, elle fut marionnettiste, metteuse en scène de théâtre et d'opéra. Son entrée à Cinecittà se fait par l'entremise de l'actrice Flora Carabella qui, mariée à Marcello Mastroianni, lui présente Federico Fellini dont Wertmüller devient l'assistante dans 8½.
La même année, en 1963, elle réalise son premier long métrage, Les Basilischi, fresque en noir et blanc mâtinée de néoréalisme sur les illusions perdues des ragazzi des Pouilles, jeunes hommes rêveurs abrutis par le soleil et le conformisme – tels les lézards dont ils portent le nom. En réponse à Parlons femmes d'Ettore Scola, Wertmüller dirige le film à sketches Cette fois-ci, parlons des hommes (1965), quatre variations à l'ironie tendre avec au centre Nino Manfredi qui se promène nu dans l'escalier d'un immeuble cossu. Pour la télévision, elle adapte un célèbre livre pour enfants, Gian Burrasca, journal d'un jeune fripon interprété par la chanteuse Rita Pavone, future égérie des musicarelli (comédies musicales destinées aux adolescentes) que Wertmüller dirigera au cinéma : Rita la Zanzara (1966) et Ne piquez pas la Zanzara (1967). Ces succès fulgurants deviennent la bande-son yéyé d'une Italie en pleine mutation, phénomènes de mode mémorables uniquement parce qu'ils inaugurent la collaboration avec l'acteur Giancarlo Giannini.
Giannini, muse des années fastes
Entre 1972 et 1978, Wertmüller et Giannini travaillent ensemble dans six films qui ont fait la réputation de la cinéaste. Jeunes premiers ou personnages véreux, simplet méridional, séducteur fourbe ou matelot communiste : l'acteur aura su s'adapter aux exigences de Wertmüller. En le filmant sous tous les angles, elle travaille le motif de la beauté monstrueuse : il figure aux côtés de la trop peu connue Mariangela Melato dans Mimi métallo blessé dans son honneur (1972), où elle persifle le machisme des ouvriers militants, et dans Film d'amour et d'anarchie (1973), dilemme flamboyant sur la lutte antifasciste, qui vaudra à l'acteur un prix à Cannes. La romance sensuelle et bouffonne Vers un destin insolite sur les flots bleus de l'été (1974), qui fit l'admiration d'Henry Miller, connaît un grand succès public et signe la dernière collaboration avec Melato en bourgeoise arrogante et fataliste, sa voix rauque annonçant l'hécatombe écologique.
Le succès de Pasqualino (1975), son œuvre la plus controversée à cause de la manière féroce qu'elle a d'aborder l'Holocauste dans une comédie noire, permet à Lina Wertmüller d'être la première femme nommée à l'Oscar de la meilleure réalisation en 1977, face à Bergman, Pakula et Lumet, tandis que Giancarlo Giannini, lui, est cité pour l'Oscar du meilleur acteur face à De Niro et Stallone. Pasqualino est une odyssée de l'horreur, à la fois chronique sophistiquée de survie et parabole picaresque d'un sacripant napolitain désespéré de s'en sortir dans un camp de concentration nazi. Par la suite, la tristesse désabusée de La Fin du monde dans notre lit conjugal (1978) marque l'échec d'une carrière américaine : Wertmüller filme à San Francisco la séparation d'un couple explosif où Giannini campe un macho méridional communiste et tapageur face à Candice Bergen en féministe raffinée. Dans D'amour et de sang (1978), qui acte le retour de la cinéaste en Europe, Giannini rejoint le couple Mastroianni / Sophia Loren pour un film situé en Sicile au début du XXe siècle. La diva italienne apparaît maquillée telle Musidora, ses paupières sombrissimes trônant au sommet d'un triangle amoureux tragique.
Fin de carrière
Pour Wertmüller, Enrico Job est la rencontre capitale de sa vie. Le costumier, décorateur et scénographe sera son compagnon et, avec une modestie désarmante, elle a souhaité reconnaître en lui l'artisan de l'originalité de son propre cinéma. C'est surtout dans Chacun à son poste et rien ne va (1974), zénith fiévreux de sa carrière, que l'on mesure l'apport de Job : lutte des classes, guerre des sexes et société de consommation, obsessions wertmülleriennes par excellence, s'entremêlent grâce à des chorégraphies vertigineuses dans des décors monumentaux.
Plus tard, Lina Wertmüller aborde des sujets de société sur des tons divers : la comédie tatiesque Un tour du destin tapi dans l'ombre comme un bandit de grand chemin (1983) montre Ugo Tognazzi au service du Premier ministre piégé dans sa propre voiture blindée, summum de la technologie sécuritaire. Camorra (1986), mélodrame avec Angela Molina et Harvey Keitel, raconte la geste de femmes qui s'engagent dans la lutte contre le crime organisé. En 1989, Par une nuit de clair de lune, avec Faye Dunaway et Nastassja Kinski, s'attaque aux préjugés face au sida. La cinéaste continue de filmer les joutes qui ont enchanté toute sa carrière, comme dans Métallurgiste et coiffeuse dans un tourbillon de sexe et de politique (1996). Wertmüller, dont les titres des films ont valeur de programme poétique, reste la pionnière d'un cinéma au féminisme politique urticant, drôle et malicieux.
Gabriela Trujillo