C'est une histoire peu commune, celle de la plus vieille major du cinéma japonais qui, menacée de faillite, décide de recentrer sa production sur un genre jusque-là relégué à l'underground. Perdant la bataille face à la télévision, les sociétés concurrentes sont partagées entre la banqueroute ou le conservatisme à l'aube des années 70. La Nikkatsu, en place depuis 1912, lance un plan de sauvetage inouï en décidant de se consacrer quasi exclusivement aux films roses. Labélisées roman porno (« romance » et « pornographie ») ces nouvelles productions ne présentent pourtant que des actes sexuels simulés. Petits secrets dans la chambre des courtisanes et Le Jardin secret des ménagères perverses composent un premier double programme qui sauve économiquement la compagnie. Entre 1971 et 1988, elle produit environ un millier de titres respectant tous les mêmes critères : le budget ne doit pas dépasser 7,5 millions de yens, pas de son direct, un tournage d'une semaine seulement et une scène d'ébats amoureux toutes les dix minutes. Pour le reste, le réalisateur et le scénariste bénéficient d'une liberté de création totale. Le roman porno émerge dans un contexte particulier où la question du plaisir est beaucoup plus présente qu'avant dans la société japonaise, tant au niveau des individus que des systèmes sociaux. Malgré le cynisme de l'opération, car le choix de l'érotisme résulte finalement d'une étude de marché ébauchée sur tableau noir, et le roman porno va aussi fournir un moyen d'expression à la nouvelle génération. Jusque-là prisonniers d'une hiérarchie inamovible, les assistants passent enfin derrière la caméra.
Démêlées juridiques
Les puritains n'avaient cependant pas dit leur dernier mot : cinq films sont attaqués au cours d'un retentissant procès pour obscénité qui enrichira les colonnes de la chronique judiciaire durant plusieurs années. Cas unique, les membres du bureau de censure sont également poursuivis pour complicité. Comme lors du procès visant les traductions du marquis de Sade dans les années 50, le tribunal devient le théâtre de discussions enflammées. Reconnaissant leurs enfants spirituels sur le banc des accusés, Shōhei Imamura et Nagisa Ōshima comparaissent à la barre pour défendre cette prétendue « culture décadente ». La Nikkatsu n'arrête pas pour autant sa production et profite de cette publicité tout en tirant les leçons de ces attaques. Elle fait appel à l'imagination des metteurs en scène afin d'introduire des zones de flou, des figures géométriques abstraites ou des objets à l'avant-plan pour cacher les parties intimes des comédiens. Cet interminable feuilleton judiciaire s'achèvera sur un acquittement qui ne fera que confirmer ce que tout le monde savait déjà : le roman porno ne se contient plus dans les marges, il produit de la subversion à échelle industrielle. Les actrices Naomi Tani, Rie Nakagawa ou Junko Miyashita sont les nouvelles coqueluches du public. Quant à leurs pygmalions, le monde intellectuel les reconnaît comme les nouveaux auteurs.
À l'instar de l'âge classique, le roman porno a ses bons artisans et ses grands maîtres. Les premiers s'appellent Akira Katō, Yasuharu Hasebe ou Katsuhiko Fujii. Quant à Tatsumi Kumashiro (1927-1995), il entre incontestablement dans la seconde catégorie. Des œuvres comme La Rue de la joie ou Derrière le rideau de fusuma lui permettent de marcher orgueilleusement dans les pas de Mizoguchi. Dans l'intimité des maisons de tolérance ou des salons de geishas, le réalisateur dresse une succession de vignettes naturalistes où prostituées, soldats et marginaux de passage forment une solidarité organique le temps d'un rapport tarifé. Un autre Japon, à rebours de la marche forcée de l'Histoire, où ce sont les femmes qui mènent la danse. L'intelligence de l'écriture et la radicalité de la mise en scène auraient valu à Kumashiro les louanges de François Truffaut.
Noboru Tanaka (1937-2006) s'intéresse également aux déclassées, mais s'extrait de l'intimité des chambres à coucher pour capter l'énergie de la rue. Partiellement tourné en noir et blanc, Marché sexuel des filles est une plongée, caméra à l'épaule, dans la ville basse d'Osaka. Nuits félines à Shinjuku prend pour cadre les « bains turcs » de Tokyo dans lesquels de langoureux massages sont prodigués aux salarymen. Au petit matin, les figures du monde de la nuit ne sont plus que des silhouettes dévitalisées, vagabondant entre les banques et les grands magasins. Tanaka filme avec humanité les corps prolétaires (prostituées et ouvriers) peuplant les ruines du miracle économique japonais.
Chūsei Sone (1937-2014) explore l'âme humaine dans toute sa noirceur. Coscénariste de La Marque du tueur de Seijun Suzuki, il signe d'abord des roman porno en costumes. Histoire sexuelle de la lanterne pivoine est ainsi la version érotique d'un récit de fantôme classique. Chef-d'œuvre du genre, Angel Guts : Classe rouge prend pour argument la projection d'un porno clandestin comme ouverture sur une sinueuse odyssée mentale. Au son d'une entêtante musique électronique, un spectateur va s'acharner à retrouver l'actrice dans un Tokyo fantasmatique. L'art consommé du plan séquence confère de la densité à un film qui se garde bien de nous révéler tous ses secrets. Shinji Sōmai, qui a été l'assistant de Sone, s'en souviendra au moment de tourner Love Hotel quelques années plus tard.
Spécialiste du BDSM, Masaru Konuma (1937-2023) est considéré comme le plus extrême, mais il est aussi le plus intellectuel. La Vie secrète de madame Yoshino est un travail d'une finesse rare, qui confronte la chair à un univers psychanalytique complexe : une veuve refoule ses désirs à travers l'art du tatouage, qui entremêle jouissance et souffrance. Avec L'Enfer des jeunes filles, Konuma adapte une nouvelle de Kyūsaku Yumeno (auteur du labyrinthique Dogra Magra, le livre qui rend fou) où deux jeunes lycéennes lesbiennes se rebellent contre l'autorité patriarcale et bourgeoise. Correspondant avec le style métalittéraire de Yumeno, la réalisation dévie vers un surréalisme halluciné.
Clément Rauger