Il y a le Stévenin le plus connu, l'acteur français, près de cent rôles au cinéma, presque autant à la télévision. Familier de loin, croisé si souvent au coin des films, comme au détour de la rue un voisin perdu de vue et qu'on aimait bien : tiens, Stévenin ! Présence bonhomme, terre à terre, rassurante, tellement française. Un type qui met des pulls à zip, qui se fait des casse-croûtes, un type qui traque la camaraderie au fond des verres de pinard et qui, du coin de la bouche où sa clope se fume toute seule, marmonne des : « Ah, dis donc, merde alors ! » Et puis il y a le second Stévenin, à la célébrité moins acquise : insaisissable, perdu et rêveur, timide à crever, fou de John Cassavetes et Monte Hellman autant qu'il l'était de Johnny Hallyday.
Ce Stévenin plus secret, il est pourtant facile à débusquer : on le sent vibrer, à la surface de ses traits fins de clown doux (a-t-on remarqué, dans sa jeunesse, sa troublante ressemblance avec Pierre Richard ?) Donnez-lui à jouer un instituteur banal en Auvergne (L'Argent de poche de Truffaut, son premier vrai rôle), et il conclut le film avec un monologue bouleversant de tendresse vraie. Vingt-cinq ans plus tard, donnez-lui le rôle d'une ordure (un flic raciste et violeur dans De l'amour de Jean-François Richet) et, tiraillé entre son sérieux d'acteur et son horreur de jouer un salaud, il fait entrer dans le personnage une ambiguïté a priori impensable. Pour le rencontrer vraiment, ce second Stévenin qui est en vérité le même que le premier, c'est très simple : il faut voir les films qu'il a tournés lui-même (Passe montagne, Double messieurs, Mischka), trois films seulement, mais si beaux, si parfaitement uniques – si étranges, étrangers. « Nous avons en commun d'être toujours un peu étrangers sur cette terre qui est pourtant la nôtre », lui a écrit un jour John Boorman, sorti ébloui de l'un de ses films (Stévenin raconte ça dans L'École buissonnière, beau livre d'entretiens de Romain Sublon). Boorman aurait aimé le lui dire en personne, mais Stévenin avait filé avant la fin de la projection, trop timide, manquant le rendez-vous comme il manqua jadis, pour la même raison, celui qui devait lui faire rencontrer Cassavetes, son héros.
Rêvasseries
« J'étais encadré par des parents assez stricts, donc tout était rêvasserie (...). Complètement féérique, mais par procuration ! » C'est le privilège triste, souvent, des grands cinéastes : l'enfance qui n'a connu le monde que par la fenêtre, la vie des autres qu'on regarde sans y toucher. Sauf que Stévenin est également dans la vie, et jusqu'aux coudes : débrouillard, manches retroussées pour la première activité venue. Toujours ivre d'amitiés et de rencontres. Le cinéma, il en rêve, mais à sa manière un peu paradoxale. Comme tout le monde, il rêve de films, et puis d'en faire, mais aussi (surtout ?) : il rêve des plateaux. L'acteur Stévenin aimera ça jusqu'au bout : le moment des tournages, où l'on est toujours occupé tout en ne foutant rien, truc de rêveurs rigoureux, coin de vie concrète mais hors du monde, hors du temps – une île déserte, mais peuplée.
Pour faire plaisir à ses parents, dans son Jura natal où il reviendra se perdre pour Passe Montagne, Stévenin fait Maths sup (un an, en branleur), puis HEC (pas mieux). C'est à Cuba, drôle de détour, qu'il trouve sa première expérience de tournage. De retour en France, il devient assistant réalisateur (pour Alain Cavalier, François Truffaut, Jacques Rozier, Barbet Schrœder) et, quasi simultanément, sans le vouloir particulièrement, comme désigné d'office par l'intuition qu'éveilla chez les cinéastes sa personnalité un peu paradoxale, mi-réservée mi-audacieuse, il commence à jouer. L'étonnant n'est pas tant que Stévenin, qui ne se voyait pas acteur, ait fini par tant jouer : c'est que sa présence ait pu se prêter, avec un naturel égal, au cinéma le plus populaire et au plus radicalement moderne.
Digressions
Passe Montagne, Double messieurs, Mischka : les trois films qu'il a tournés ne sauraient lui ressembler davantage. Voilà des films ancrés (terriens, concrets, plantés comme jamais dans des décors on ne peut plus français) et pourtant dépaysants comme peu d'autres, soulevés qu'ils sont chaque fois par les forces illimitées de la dérive. Des films tout en obstination (celle des personnages, rongés jusqu'à l'os par des idées fixes ; celle de Stévenin cinéaste qui a un film à faire), mais où l'obstination, quoi qu'on fasse, finit toujours violemment battue par les courants de la digression. Ça commence toujours avec une carte routière, avec un cap, et puis tout le monde finit paumé – les personnages, les acteurs, le film. Ça commence et ça se termine exactement comme cheminait la parole de Stévenin lui-même quand il s'agissait de raconter sa vie : il vous parle d'un film, d'un rôle, et puis soudain, il vous raconte le jour où il a emmené la veuve de Céline voir un concert de Johnny.
Stévenin a donné le meilleur résumé possible de ses films en évoquant la façon qu'il a eue de les tourner : « Faire un trajet et à la fin, le film est fini. » Qu'est-ce qu'il reste alors, à ce moment là, qu'est-ce qu'il reste au film et au spectateur quand la digression a tout raboté (« Faut bien râper, et voir ce qu'il reste », raconte encore Stévenin, à propos de ces films faits « à l'usure ») et qu'on ne sait plus trop si les sorties de route ont fait revenir la vie ou l'ont épuisée tout à fait ? Il reste le plus beau : la vie toute entière reflétée dans un petit diamant de joie triste, au milieu de nulle part. Il reste Stévenin et Carole Bouquet plantés dans la neige, à la fin de Double messieurs, comme au premier jour du monde, avec des yeux d'enfants hagards et l'air de se dire : « Ah, dis donc, merde alors ! »
Jérôme Momcilovic