Une bataille après l'autre

Jean-Sébastien Massart - 10 février 2026

En 2023, Ken Loach annonçait au Festival de Cannes que The Old Oak serait son dernier long métrage. Tourné dans le Tyne and Wear, une ancienne région industrielle du nord-est de l'Angleterre, le film a donc pris rétrospectivement la dimension d'un testament artistique, bien qu'il ne possède pas de caractère ouvertement crépusculaire. Loach et son scénariste attitré Paul Laverty y restent fidèles à leur approche : ils captent une expérience humaine – en l'occurrence, l'accueil de réfugiés syriens au sein d'une ancienne communauté ouvrière – susceptible de refléter plus largement un état de la société anglaise. Ancrés dans le même environnement social, les deux films précédents, Moi, Daniel Blake et Sorry We Missed You, se caractérisaient par une tonalité plus sombre et pessimiste ; ils documentaient, avec une précision sans égal dans le cinéma européen contemporain, les mutations du travail à l'heure du néolibéralisme, la faillite des services publics, l'effondrement des structures sociales et familiales.

La méthode Loach

Peut-être faut-il commencer par là : prendre l'œuvre à rebours de sa chronologie pour réévaluer l'acuité politique d'un cinéaste parfois taxé de naïveté par une partie de la critique française. Sa fidélité indéfectible à la classe ouvrière, son désir jamais rassasié de représenter l'Angleterre du bas (du gamin solitaire de Sheffield dans Kes aux clients du pub de The Old Oak) nourrissent un projet esthétique qui trouve sa source dans les années 60, à l'époque où Loach réalise ses premiers docudrames pour la BBC. Sa méthode se met alors en place : travail documentaire, collaboration étroite avec les scénaristes, prises de vues en extérieur en caméra portée (alors que la politique de la BBC privilégiait à cette époque les tournages en studio), réalisme du casting, qui fait la part belle aux accents locaux et régionaux. Un téléfilm remarqué – Cathy Come Home (1966) – va tracer le schéma de la filmographie à venir : celui du personnage déclassé en conflit avec des structures sociales oppressives ; c'est exemplairement celui de Ladybird ou de Moi, Daniel Blake. Il faut cependant noter qu'après la trahison politique représentée par les années Tony Blair (qui n'a fait, selon Loach, que poursuivre le massacre social entamé sous l'ère Thatcher), les lignes se brouillent. Loin de verser dans le schématisme de la fiction de gauche (autre reproche qui lui est parfois adressé par la critique), Loach crée des figures plus ambiguës, comme celle d'Angie dans It's a Free World ou de Ricky dans Sorry We Missed You.

Loach et le monde néolibéral

Ces deux personnages ne sont pas, comme Daniel Blake, des révoltés cherchant à maintenir un semblant de dignité dans des sociétés dépourvues de compassion, qui pratiquent la novlangue néocapitaliste (celle, par exemple des questionnaires de santé auxquels doit se soumettre Blake tout au long de son parcours), ils agissent au sein de structures de domination invisibles. Dans l'ouverture de Sorry We Missed You, l'employeur de Ricky, qui s'apprête à devenir chauffeur-livreur, prend soin de lui rappeler qu'il ne travaille pas pour lui mais qu'il est simplement «  prestataire de services  ». Dans It's a Free World, Angie ouvre une agence de recrutement pour travailleurs immigrés sans jamais être en mesure de leur proposer une rémunération : au sein du monde libre et dérégulé dont elle partage cyniquement les valeurs, les structures de sous-traitance pour lesquelles elle agit brouillent le vieux schéma de la civilisation marchande défini par Marx. L'argent à tirer du travail demeure invisible, à l'image des chèques sans provision qu'Angie présente à ses ouvriers pour leur faire entendre qu'ils ne seront pas payés. Là réside le paradoxe d'It's a Free World : c'est un récit sans véritable antagoniste, qui puise sa force dans la fidélité aveugle de son personnage à l'idéologie néolibérale. En dépit des leçons que lui donne l'expérience désastreuse de son agence, Angie persévère dans ses stratégies de recrutement – le dénouement du film la ramenant à la séquence initiale. De même, Ricky continue ses courses à la fin de Sorry We Missed You, comme si l'effondrement de sa famille n'avait pas de prise sur lui.

Le crépuscule du working class hero ?

C'était sans doute plus simple à l'époque de Raining Stones, cette fable sociale que Loach tourne à Manchester au début des années 90. Si le Royaume-uni sort alors des années Thatcher et si la classe ouvrière dépeinte dans le film vit déjà dans la plus grande précarité, la quête qui structure le film (l'achat d'une robe de communiante pour la fille du personnage principal) montre pourtant l'existence d'une solidarité ouvrière. Et la scène d'ouverture (le vol d'un mouton destiné à être vendu dans une boucherie) incarne cette solidarité sur un registre léger et burlesque, qui s'efface presque totalement dans les derniers films du cinéaste. Indéniablement, quelque chose s'est assombri au cours de ces vingt dernières années, preuve que le cinéma de Loach ne s'est jamais figé dans une idée morale du working class hero, mais qu'il n'a cessé au contraire de confronter cette figure aux mutations de la société contemporaine. The Old Oak n'est sans doute pas son grand film crépusculaire, mais on y perçoit tout de même les ultimes ravages de la désindustrialisation (des maisons de briques rouges alignées les unes sur les autres au milieu d'un désert social), la droitisation de la classe ouvrière (les discussions du pub) et les vestiges d'une solidarité communautaire (le dénouement utopique du film). Dans une pièce dédiée à la mémoire des luttes ouvrières, T.J., le patron du pub, raconte à la réfugiée syrienne qu'il accueille l'histoire de sa communauté. Voilà la dernière touche – si discrète – par laquelle Loach boucle la boucle de toutes les batailles sociales, politiques et morales qui se sont engagées dans ses films.

Jean-Sébastien Massart