À la hauteur
À la différence de ses concurrents comiques, Lloyd n'est pas un enfant de la balle. Après avoir enchaîné les petits boulots, il débute au cinéma comme figurant en 1912, à dix-neuf ans, avant de rencontrer Hal Roach, lui-même acteur en herbe, aux studios Universal. Roach choisit rapidement de quitter les planches et de miser sur Lloyd toute la fortune dont il vient d'hériter : sa foisonnante carrière de producteur commence en 1914, lorsqu'il fait de son ami sa toute première vedette. Tous deux tâtonnent avant de trouver le personnage de binoclard que l'on connaît, et qui permet en 1917 à Lloyd, après 200 films, de s'émanciper de la dégaine trop évidemment chaplinienne de son premier avatar, « Lonesome Luke ». Il n'est pas anodin que son originalité vienne d'abord d'une paire de lunettes, donc d'une affaire de regard : chez Lloyd, tout sera constamment ramené à la manière dont le personnage se et s'y voit. Devant son miroir, Harold délire sa future popularité estudiantine (Vive le sport !) ou s'imagine cowboy (Le Petit frère) ; en lançant sur son phonographe des applaudissements enregistrés, il s'autogalvanise dans un geste qui évoque Jerry Lewis avant l'heure (À la hauteur).
Comme les autres burlesques de son époque, Lloyd interroge le douloureux rapport de l'individu à la communauté, mais il est le seul à le dénouer en rendant son Harold parfaitement apte à la vie sociale, quand bien même quelques ajustements lui sont parfois nécessaires. Question d'image, encore : quand il n'est pas d'emblée millionnaire (Pour l'amour du ciel, Faut pas s'en faire), il y a entre sa maladresse juvénile et son assurance d'homme du monde un costume. C'est la grande obsession lloydienne, que l'habit soit emprunté (Le Talisman de grand-mère), volé (À la hauteur), loué (Ça tourne), acheté malgré la pauvreté provisoire et sitôt tâché (En vitesse) ou démantibulé, dans la séquence fabuleuse du bal de Vive le sport !, où la possibilité de son intégration semble suspendue à des rapiècements de fortune. Cela ne tient qu'à un fil – ou à un poil : le cinéma de Lloyd est truffé d'animaux, généralement domestiques (chats, chiens, cochons, poules, chevaux, si l'on met de côté les mouches, les souris et les crabes), qui le ridiculisent tout en annonçant le foyer bientôt trouvé, l'apprivoisement définitif, l'éternel home sweet home – car l'effort finit toujours par payer.
Dans les hauteurs
Lloyd, un an après Le Kid, est l'un des premiers à passer des courts aux longs métrages, au rythme d'un à deux films par an à partir de 1922, avant que sa production ne s'essouffle jusqu'au Professeur Schnock, en 1938. Son succès l'autorise à tourner dans des décors grandioses, qui frappent aujourd'hui pour la valeur d'archive : Harold travaille dans les grands magasins (Monte là-dessus !, À la hauteur), se rend à Coney Island et sauve le dernier tramway hippomobile de New York, en passe de devenir une attraction touristique (En vitesse), flirte à quatre reprises au moins avec la hauteur des grands buildings pour laisser la ville grouiller en arrière-plan.
Le comique de Lloyd, qui conjugue toutes les dimensions de l'espace, est autant vertical qu'horizontal ; il est vertigineux lorsqu'au suspense de la chute repoussée s'ajoute la virtuosité avec laquelle il passe sans transition, athlétique et cheveux au vent, d'un tram au dos d'un cheval, puis saute dans sa voiture ou dans un train lancés à toute allure (hallucinante séquence finale de Ça t'la coupe). Il se pourrait que Tom Cruise, à la croisée de la prouesse physique et de l'autodérision, ait finalement plus à voir avec lui qu'avec Keaton.
Avec hauteur
De la brutalité première, de l'égoïsme fondamental et mal dégrossi du burlesque originel (celui, par exemple, des premiers films de Mack Sennett), Lloyd tire une puissance d'inquiétude inégalée. Le mépris (de classe ou de touriste, dans Faut pas s'en faire) avec lequel Harold traite régulièrement son entourage est aussi terrifiant que la dérive autoritariste dont il est capable. Le poète et critique Petr Král a dit de lui qu'il regardait avec les dents. Il y a de la cruauté dans son sourire, dans sa façon d'observer par en bas, de se servir des autres, de leur marcher littéralement dessus, de ne pas remarquer une révolution en cours (Faut pas s'en faire) ou à l'inverse d'orchestrer de fausses décapitations pour mettre fin au banditisme (Pattes de chat). Ce serait le prix à payer pour accéder au rêve américain : à rebours de la naïveté qu'on leur présuppose, les films de Lloyd montrent à quel point celui-là a, aussi, quelque chose de monstrueux.
Cette noirceur sous-jacente tend vers l'horrifique. Jeux d'ombres expressionnistes, cadavres aux mains crochues, illusions d'optique, décors entièrement plongés dans le noir (idée géniale du premier film parlant de Lloyd, Quel phénomène !), évocation récurrente du suicide, cheveux dressés en gros plan sous le coup de l'effroi : l'inventivité de Lloyd, la mise en scène parfois avant-gardiste de ses films, est au service d'une hantise générale, indissociable des humiliations que son personnage endure et fait subir pour parvenir à sa reconnaissance, y compris dans le milieu du cinéma (Silence, on tourne).
Ce n'est pas le parlant, dont Lloyd s'accommode très bien, qui précipite la fin de sa carrière, mais le gouffre qui se creuse progressivement entre son personnage d'entrepreneur twenties et l'Amérique de la Grande Dépression. Il retrouve aujourd'hui son actualité, nous renvoyant à un siècle d'écart l'image condensée des aspirations et des angoisses qui font encore la vie du citadin contemporain. Si l'on tombe sur ses home movies, filmés par son fidèle chef opérateur Walter Lundin, on le découvre sans ses lunettes et illuminé d'un franc sourire, préoccupé d'offrir à la caméra l'image d'une famille américaine parfaite. Mais ni ces films ni son propre esprit d'industriel prolifique ne doivent occulter qu'Harold Lloyd n'aura fait jouer que cela : l'enfer de la convention.
Mathilde Grasset